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> Dévaluation, déqualification, déclassement social

Le travail en France : Quand l’ascenseur social descend : questionnement sur le travail des femmes et des surdiplômé-e-s

Dévaluation, déqualification, déclassement social

Déqualification, déclassement social ou simple dévaluation objective des titres scolaires sur un marché du travail inflationniste et, paradoxalement, propre à entretenir « l’illusion scolaire » ? Inadéquation entre les formations dispensées par le système éducatif ou effet d’éviction en cascade des moins diplômé-e-s par les plus diplômé-e-s ? Montée en qualification contrariée par les effets de la mondialisation ?

(Dé)qualification, (dé)classement social : de quoi parle-t-on ?

D’usage courant, ces notions ne sont pourtant pas simples et ont donné lieu à des définitions sociologiques différentes.

-  Pour Bisault, Destival et Goux (1994), l’emploi non qualifié est défini par l’enquête de la « structure des emplois » utilisée dans les entreprises en s’appuyant sur des distinctions institutionnelles et sur les conventions collectives lorsqu’elles existent. Pour les emplois non répertoriés par l’enquête, ils introduisent un double critère : celui du niveau du diplôme et celui du niveau de formation professionnelle (même approche pour Joelle Affichard, 1973 en matière d’emploi qualifié) ;
-  Pour Burnod et Chenu (2001), les emplois non qualifiés sont des emplois à faible niveau de diplôme et à faible niveau de rémunération ;
-  Pour Chardon (2002), sont qualifiés les emplois pour lesquels il est nécessaire de posséder une formation spécifique en début de carrière ;

Pour d’autres auteurs, il n’existe tout simplement plus vraiment d’emplois non qualifiés dans nos sociétés. Les processus de production, de plus en plus techniques, le plus souvent informatisés, exigent aujourd’hui des travailleurs compréhension et initiative à tous les niveaux de la hiérarchie salariale et dans toutes les branches d’activité. Si l’on considère le travail d’un maçon sur le bâti ancien, par exemple, l’on constate que sa tâche nécessite non seulement un savoir faire manuel traditionnel réel mais aussi des connaissances techniques nouvelles liées aux progrès scientifiques et techniques : un bon maçon n’applique pas n’importe où et n’importe comment n’importe quel produit réactif chimique ! Si le métier est traditionnel, il comprend aujourd’hui des tâches complexes que le maçon doit avoir assimilées pour exécuter convenablement le travail. Dans le BTP, le conducteur d’engins a souvent remplacé le manœuvre... etc. Dans les ports, les conducteurs de portique ont depuis longtemps remplacé les portefaix. Dans les bureaux, les travaux de secrétariat ont beaucoup évolué aussi. [08] Et le raisonnement vaut aussi pour les employés des services en termes de savoir-faire et de savoir être : par exemple, il n’est pas simple de s’occuper d’une personne âgée et dépendante en respectant sa dignité. Dans ce cas, la difficulté réside la reconnaissance sociale de la juste valeur d’un travail féminisé à 98 %. [1] et dont les qualités relationnelles et souvent (mais pas seulement !) techniques sont acquises au cours du processus de socialisation.]] [Renvoi aux archives de l’afmeg]

Comment définir le déclassement social ?

C’est peut-être Henri Eckert (Cereq) qui en fournit la définition la plus complète et la plus synthétique. Il indique que « le déclassement, en tant qu’il affecte la trajectoire de groupes sociaux et, par là même, les trajectoires individuelles de la plupart de ceux qui les constituent, désigne l’incapacité de ces groupes à maintenir dans l’espace social les positions qu’ils avaient acquises et les avantages qu’elles comportent. Au plan individuel, cette incapacité se traduit par l’impossibilité pour les enfants de maintenir, au moment de leur entrée dans la vie active, les positions acquises par les familles dont ils sont issus. Le déclassement social se juge donc bien par la comparaison des positions sociales de groupes ou d’individus à deux moments de leur histoire, soit en référence à la position antérieure du groupe, soit par rapport aux positions sociales dont les individus comptaient hériter. Cette incapacité à maintenir une position sociale acquise tient au fait que, dans une conjoncture définie par un recours massif au système d’enseignement, les titres scolaires obtenus par les individus ou les groupes dont ils relèvent ne suffisent plus du fait de l’inflation des titres scolaires sur le marché de l’emploi, à garantir le maintien des positions antérieures.

Ainsi le déclassement renvoie à des trajectoires familiales ou sociales interrompues. » [2]

Pour Marie Duru Bellat et François Dubet, « du point de vue de la profession et du salaire, la personne est considérée comme déclassée si, en 2001 (trois ans après sa sortie de l’école), sa situation est significativement moins bonne que celle des personnes de niveau comparable observée en 1990. Ces chiffres fixent des niveaux minima de déclassement puisqu’ils se calent sur une année de référence où l’on comptait déjà un certain niveau de déclassement. » [3].

Inadéquation des formations ou effet d’éviction en cascade ?

Une étude belge un peu plus ancienne (2000) fait état des mêmes interrogations des chercheurs qui cherchent quelle politique publique préconiser en matière d’éducation et de formation au vu du marché de l’emploi belge qui présente évidemment des analogies certaines avec la situation française. Comment intégrer les travailleurs les moins qualifiés ? Sont-ils victimes du progrès technique ou d’un effet d’éviction ? En effet, dans un contexte généralisé de pénurie d’emplois, les chômeurs hautement qualifiés, qui ne trouvent pas d’emploi correspondant à leur formation, se tournent alors vers des emplois moins qualifiés. Au bas de l’échelle des qualifications, il ne reste que le chômage. Y a-t-il inadéquation [4] des qualifications ou disqualification en série ? Pour certains économistes les surqualifiés font les frais des ajustements du marché du travail et devraient voir leurs rémunérations augmenter en période de reprise économique. En revanche, d’autres semblent partagés sur la pertinence du phénomène de déqualification comme explication de la hausse tendancielle du taux de chômage relatif aux travailleurs faiblement qualifiés. Cette distinction ne serait claire et nette que dans le cadre d’un raisonnement à court terme. Car à long terme, la situation ne devrait pas perdurer en l’état, les employeurs cherchant à satisfaire au mieux leurs intérêts personnels et, à terme, ils devraient tirer profit d’un marché de l’emploi caractérisé par la présence d’un nombre important de personnes actuellement surqualifiées : les emplois, sinon les salaires, devraient évoluer car les employeurs devraient chercher progressivement à ajuster les tâches demandées à la lumière des compétences effectives des personnes recrutées ou ils devraient choisir d’autres modes d’organisation et de production. Ainsi, à long terme, la difficulté proviendrait-elle plutôt de la faible demande de main d’œuvre peu qualifiée et de la baisse des salaires : « La réduction tendancielle de la demande de main d’œuvre peu qualifiée et la rigidité du coût salarial (à la baisse) demeure le problème central, que cette réduction tendancielle résulte d’un biais technologique exogène et / ou d’une modification dans la composition de l’offre du travail. » [5]

Est-on si éloigné de la situation française ? Non, et l’on peut estimer, que dans bien des secteurs, les employeurs ont déjà su tirer profit de cette élévation moyenne du niveau de formation de la population sans avoir pour autant requalifié les postes, notamment en termes de responsabilités, de hiérarchies et de salaires. L’étude menée par Philippe Bordarier et Bernard Doroszczuk, dans le secteur public, montre très bien comment une certaine augmentation du niveau de formation a été assimilée lorsque pour le même salaire une personne mieux formée occupe un emploi inférieur à sa qualification scolaire. [6] [ 07] Et le phénomène est identique dans le privé. [ 08] Car le contexte économique général semble peu favorable à cette requalification. 02/03/2007

jeudi 8 mars 2007, par Annick Riani

P.-S.

De « déclassement » : de quoi parle-t-on ? A propos de jeunes bacheliers professionnels, issus de spécialités industrielles.

Henri Eckert a mené une enquête auprès de 21 jeunes hommes titulaires d’un baccalauréat professionnel d’une spécialité à vocation industrielle entre septembre 2003 et janvier 2004 selon une méthode d’entretiens semi directifs. Il en tire quelques enseignements intéressants à mettre en regard des difficultés rencontrées par les femmes et les plus diplômé-e-s.
- Ces jeunes gens, qui ont été embauchés au niveau CAP-BEP et ont un peu « galéré » avant de trouver un itinéraire professionnel qui les satisfasse, ne se sont jamais sentis ni déclassés, ni « sous-employés, ni même occupés à des activités sous qualifiées » et ont tous affirmés qu’ « qu’un baccalauréat n’était pas indispensable et qu’un BEP-CAP était tout à fait suffisant. » En revanche, ils se sont déclarés « sous-payés. »
- Tout au plus éprouvent-ils de la colère pour avoir été « payés en monnaie de singe » c’est-à-dire avec un diplôme qui n’a pas réussi à leur assurer rapidement un emploi stable avec un salaire à la hauteur de leurs espérances, dans leur métier, et au niveau auquel leur formation semblait les autoriser à prétendre. D’ailleurs, s’interroge Henri Eckert, « faut-il parler de « déclassement » parce qu’ils se trouvent confinés à des tâches de production, trop près de la machine, dans des postions de « simples ouvriers », fort éloignées des positions de « technicien », éventuellement « en blouse blanche » dont ils rêvaient ?
- Les intéressés admettent d’autant mieux la dévaluation de leur diplôme sur le marché du travail que leur « relation à l’institution scolaire (a été) marquée par la difficulté du parcours qu’ils y ont accompli : scolarité médiocre à l’école primaire puis au collège ; orientation précoce vers l’enseignement professionnel, le plus souvent imposée et par conséquent subie ; parcours au lycée professionnel souvent plus flatteur mais, du fait de l’échec qui y a mené, désenchanté ; ouverture - presque - inespérée vers le baccalauréat ; obtention du titre lui-même, au coût moyen sinon au moindre effort et, ultime désillusion, impossibilité de poursuivre au-delà en vue de préparer un BTS... » Bref un parcours qui n’incite pas à la revendication nominale du titre. (Net.doc.19, novembre 2005, disponible sur le site du Cereq).

Bibliographie :
-  Affichard (Joelle). - "Quels emplois après l’école : la valeur des titres scolaires depuis 1973" -Economie et Statistique n°134, 1981, p.7-26.
-  Bourdieu (Pierre). -. “La distinction. Critique sociale du jugement.” - Paris, éditions de Minuit, 1979.
-  Bourdieu (P)., Boltanski (L.). - " Le titre et le poste : rapports entre le système de production et le système de reproduction. " - Actes de la recherche en sciences sociales, n° 2, 1975, pp. 95-107.
-  DARES. - L’emploi non qualifié dans les trajectoires des jeunes débutants, emplois de passage ou situations durables. - Décembre 2004, n°49-2.
-  de Dejemeppe (Muriel), Cockx (Bart) et Van der linden (Bruno). - Déqualification en cascade ou inadéquation des qualifications en Belgique ? - Analyse économique et prévisions, septembre 2000, pp. 53-84.
-  Hanchane (Saïd) [sous la direction de]. - “ Déclassement et diversification des parcours de formation : un réexamen de l’efficacité du système éducatif ”. - Réponse à l’appel d’offre du Commissariat Général au Plan Evaluation du système d’éducation et de formation, septembre 2001, 12 p.
-  Iribane (Philippe d’). - La logique de l’honneur. - Ed. du Seuil, Paris, 1989.
-  Eckert (Henri). - « Déclassement » : de quoi parle-t-on ? A propos de jeunes bacheliers professionnels, issus de spécialités industrielles... - dans Net.doc 19, novembre 2005, 38 p. (Extrait d’un rapport remis au Commissariat général au Plan en mars 2004).
-  Naville (Pierre). - Essai sur la qualification du travail. - Librairie Marcel Rivière et Cie, Paris.
-  Génération 2001, s’insérer lorsque la conjoncture se dégrade. - Bref n°214, décembre 2004. (Publication du Cereq).

Notes

[1] Dès 1956, le sociologue Pierre Naville remarquait que « la qualification ne (pouvait) être saisie en elle-même » dans la mesure où elle ne pouvait qu’être un rapport « entre certaines opérations techniques et l’estimation de leur valeur sociale.  »

[2] Eckert (Henri), op.cité, p. 6. Henri Eckert est l’auteur d’un rapport remis au Commissariat général au Plan en mars 2004 pour l’élaboration duquel il a étudié un groupe de jeunes bacheliers professionnels issus de spécialités industrielles. Cette définition reprend évidemment des conclusions menées par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron.

[3] Duru-Bellat (Marie) et Dubet (François). - La France du déclassement : quand l’ascenseur social descend. - La République des idées et Le Monde, 23 janvier 2006, p. 7.

[4] L’inadéquation est définie comme la résultante d’un mécanisme qui identifie une augmentation structurelle de l’inadéquation entre les qualifications demandées par le marché du travail et les qualifications offertes.

[5] Dejemeppe (Muriel), Cockx (Bart) et Van der linden (Bruno). - Déqualification en cascade ou inadéquation des qualifications en Belgique ? - Analyse économique et prévisions, septembre 2000, pp. 63-84.

[6] Bordarier (Philippe) et Doroszczuk (Bernard). - Les surdiplômés dans l’administration. - Les annales des Mines, La Gazette de la Société et des Techniques n°6, janvier 2001, 4p. Tiré d’un mémoire de fin d’étude, publication de l’Ecole des mines de Paris, octobre 2000.

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