Mots-clés

Autres Articles

Migrantes : présentation du dossier

Regardées comme les épouses d’hommes dont elles dépendaient entièrement, les migrantes, d’abord (...)

Immigration " de travail " et immigration de regroupement " familial "

De la migration de travail à la migration de réfugié-e-s politiques en passant par la migration « (...)

Le genre en cause

Le travail des femmes n’a jamais été vraiment légitime. Mais, les discours familialistes ne faisant (...)

Les origines sociales en cause

Le taux d’activité des femmes immigrées progresse nettement mais moins, toutefois, que celui des (...)

Les origines ethniques en cause

La situation des femmes immigrées sur le marché du travail n’est pas réductible aux explications (...)

La difficile légitimation du travail des migrantes

Recommencer les luttes sociales

Historiquement, la présence des hommes immigrés sur le marché du travail était légitime en période d’euphorie économique puisqu’ils étaient « rentrés » en France dans ce but. Mais aussi, qu’en période de crise, ils ne représentaient qu’un réservoir de main d’œuvre employable ou jetable à merci. Les femmes, elles, ne sont pas arrivées pour travailler mais pour rejoindre des époux dont elles devaient naturellement garder le foyer et qu’elles devaient stabiliser pour les aider à s’assimiler à la population française. Etrange coïncidence, le faible taux de natalité française faisait alors le désespoir des gouvernants. En outre, ces épouses immigrées étaient et, sont encore pour certaines d’entre elles, dépourvues de droits sociaux et, souvent civils, propres. Ainsi dépendent-elles de leurs dits époux. Et, bien sûr, tout se passe comme si leur travail était encore moins légitime que celui des autres femmes. En effet, l’importance des écarts entre les taux d’activité des femmes immigrées et non immigrées montre que les premières sont confrontées à d’incontestables difficultés que l’on ne parvient pas à réduire à une « simple » dimension de genre. Elles sont victimes d’une double voir d’une triple discrimination (genrée, ethnique et sociale), à l’embauche et au cours de leur carrière. Toutefois, elles demeurent assez invisibles. En effet, la question des « femmes immigrées » ne surgit sur la scène sociale et politique que lorsque leur effectif numérique et leurs « revendications » nouvelles sont tels qu’il devient impossible de continuer à les ignorer.

Les sociologues et les économistes ont souligné avec raison qu’en France, les femmes s’étaient maintenues sur le marché de l’emploi grâce à la tertiarisation de l’économie, à la progression du salariat et aux diplômes de plus en plus élevés qu’elles obtiennent et qui les protègent du chômage - sinon du travail déqualifié et du déclassement social (phénomène dit du « surdiplômage). Mais le démographe nous enseigne que ceci ne vaut même pas pour les femmes immigrées qui valorisent moins bien leurs titres scolaires que les autres et sont cantonnées dans quelques rares emplois précis où la mobilité professionnelle reste assez improbable. Et, pour toutes, nous disent ces disciplines, les femmes sont plus exposées au chômage que les hommes et occupent souvent des emplois plus précaires, (CDD et temps partiels contraints), mal rémunérés et concentrés sur très peu de secteurs de l’économie où les femmes immigrées subissent d’ailleurs et bien évidemment la concurrence avivée des autres femmes. Et, les stéréotypes de genre et d’origine sociale se renforçant l’un l’autre, les femmes immigrées occupent aussi des emplois non qualifiés avec une plus grande fréquence que les autres. Il est vrai que, « toutes choses étant égales par ailleurs » mais qui, précisément ne le sont jamais rappellent opportunément les historiens, les femmes n’arrivent pas à faire carrière comme elles le devraient en raison, notamment, d’un invisible « plafond de verre ». Et, bien sûr, les jeunes diplômées issues de l’immigration y sont confrontées plus que les autres, comme si en période de ralentissement économique, leurs employeurs potentiels pratiquaient volontairement ou non « une préférence nationale et masculine. » Mais pour toutes, l’une des causes avancée par les sociologues et les historiens à ce phénomène, est que l’on continue de penser qu’il revient aux femmes de « concilier » vie professionnelle et vie familiale. Et s’agissant des immigrées, le poids des représentations culturelles pèse davantage encore en raison aussi de leurs charges familiales souvent plus importantes. C’est aussi que, soulignent les historiens, à chaque progression numérique des femmes dans l’éducation et sur le marché de l’emploi, correspond une nouvelle invention pour maintenir les différences entre les sexes. Car la ségrégation et la relégation scolaire des jeunes filles dans des filières qualifiées de féminines ont été savamment organisées depuis un siècle. Car la ségrégation et la relégation des femmes sur le marché du travail ont été structurées le plus officiellement du monde quoique les discours égalitaires aient remplacé les injonctions familialistes des discours d’antan. Parce qu’au bout du bout, l’emploi des femmes n’a progressé que sur des temps partiels, des « petits boulots » naturellement mal rémunérés et qu’on leur a fait supporter tous les inconvénients de la flexibilité du travail. Parce qu’en un mot, elles ont servi de variable d’ajustement structurelle et que l’on a ensuite re naturalisé les effets de la division sexuelle du travail réactivée pour les besoins de la mondialisation néo-libérale en oubliant les pratiques sociales qui les avait construits. Et cette re naturalisation pointe sur l’illégitimité du travail des femmes, notamment des plus démunies parmi lesquelles figure un grand nombre de femmes immigrées.

Les féministes françaises ont tardé à dénoncer les limites que l’ordre social dissimule et impose à l’intégration des femmes dans le salariat. Limites d’autant plus masquées que l’Ecole donne de plus en plus aux filles, immigrées ou non, l’illusion d’une égalité avec les garçons et que la domination masculine se cache aujourd’hui derrière les lois égalitaires. Cette dénonciation tarde à venir parce que l’analyse marxiste, très prégnante dans les années 1970, pense le travail salarié comme aliéné tandis que le mouvement féministe ou les recherches sur les femmes analysent ce même travail salarié comme libérateur. Cette dénonciation tarde à s’exprimer avec une force suffisante parce que les féministes françaises – qui ont réussi à imposer un féminisme d’Etat entre 1975 et 2002 - ont cru qu’elles avaient gagné la partie de « l’égalité des chances. » Et celles qui disposent des meilleures positions sociales sont entrées dans la lutte pour leur représentation politique en oubliant que si ce corps social est, certes un « corps politique, » il est aussi un « corps de travail » en souffrance singulière et sous représenté dans les instances professionnelles et syndicales. Elles ont aussi souvent fait l’impasse sur la question des discriminations liées à l’origine ethnique et les luttes sociales courageuses menées par les travailleuses immigrées dans l’indifférence médiatique, en s’illusionnant sur les victoires symboliques obtenues par quelques figures d’exception. Mais, au nom de celles-ci, elles ont abandonné les luttes contre les formes larvées d’inégalité, de sexisme rampant, et les discriminations liées ouvertement ou non à l’origine ethnique. Et la conscience collective des femmes se délite d’autant plus qu’elles sont abreuvées par les pouvoirs publics, les politiques, les commissions internationales et les media, d’un discours relatif à l’égalité des sexes et des chances et la nécessité de la « mixité » (une fois la « guerre » terminée et la paix et l’ordre des foyers retrouvés ?) La diffusion sélective de témoignages de « super-women » conduit le « sens commun » à proclamer l’égalité des sexes, voire ces dernières années à affirmer un retour en force des femmes. Et l’image de la femme jeune et immigrée en politique est une figure que les hommes politiques se plaisent aujourd’hui à brandir en gage de la « diversité du corps social. » A cet égard, j’observe aussi que ces mêmes hommes politiques du groupe indo-européen dominant préfèrent intégrer parmi leurs équipes une femme d’une autre origine plutôt qu’un homme de la même origine car ils perdent ainsi un siège « masculin » de moins. Mais la fonction sociale de l’image diffusée par les media est évidemment de cacher la forêt par l’arbre.

La réalité, c’est qu’il n’y aura pas d’égalité entre les femmes et les hommes tant qu’il restera une femme immigrée ou issue de l’immigration discriminée comme telle pas plus que nous n’avancerons collectivement – car nous n’avancerons pas isolément - tant qu’il restera une seule femme discriminée par le genre. Les féministes doivent intégrer à leurs luttes renouvelées la dimension ethnique des discriminations qui pèsent sur les femmes et les associations de femmes immigrées ne doivent pas oublier la dimension de genre. Loin de nous disperser ou de nous diviser et de figer nos luttes dans des guerres de tranchées absurdes et éculées, nos différences doivent nous rassembler et nous unir dans une lutte commune en faveur du respect par les hommes de nos droits et de notre dignité de femme, toutes origines confondues.

Formons une chaîne

dimanche 23 novembre 2008, par Annick Riani

P.-S.

Références bibiographiques en présentation du dossier.