Dès la Révolution française,
les femmes exprimèrent une prise de conscience de leurs problèmes spécifiques et une volonté collective d’appartenir, comme les hommes, à la nouvelle société politique. Des cahiers de doléances, des pétitions, émanant de clubs politiques, tels celui des Tricoteuses, témoignent de cette pratique militante. Quelques personnalités émergèrent comme la scandaleuse Théroigne de Mérincourt, qui fut fouettée en public et abreuvée d’injures pour avoir participé aux journées révolutionnaires d’août 1792. Au figuré, elle y laissa aussi la tête puisqu’elle sombra dans la folie. Instruite et intelligente quoique féministe très modérée, Madame Roland, exerça une influence considérable sur les Girondins et périt avec eux sur l’échafaud, en 1793, en lançant ce cri célèbre : “ Liberté que de crimes on commet en ton nom ! ”La feuille du Salut public commenta son exécution en ces termes : “ ... elle était mère, mais elle avait sacrifié la nature en voulant s’élever au dessus d’elle ; le désir d’être savante la conduit à l’oubli des vertus de son sexe, et cet oubli toujours dangereux finit par la faire périr sur l’échafaud. ” [15] Plus féministe, Olympe de Gouges considérait que “ l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ” et que “ Les femmes doivent avoir le droit de monter à la tribune puisqu’elles ont celui de monter à l’échafaud ! ” En 1791, elle publia une fougueuse Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne par laquelle elle réclamait le droit de vote, l’égibilité des femmes à tous les emplois publics et l’égalité en tout avec les hommes. Elle mourut, elle aussi, guillotinée. Dès 1793, les révolutionnaires s’attachèrent à bâillonner l’expression féminine en fermant leurs clubs et en leur interdisant d’assister aux assemblées politiques.
Cette affirmation des femmes en qualité de groupe de sujets politiques apparaît à partir de 1830 avec les mouvements utopistes comme le saint-simonisme et le fouriérisme. [16] Des femmes dénoncèrent alors leur “ asservissement séculaire ” et réclamèrent un “ affranchissement ” et une “ émancipation ” propres à leur conférer une place égale à celle des hommes dans la société. Pendant la brève révolution de 1848, elles luttèrent aussi bien aux côtés de leurs camarades révolutionnaires, socialistes et républicains, que dans une pratique autonome. Elles fondèrent des associations comme Le Droit des Femmes ou La ligue pour le droit des Femmes et disposèrent d’une presse féministe. [17] Elles créèrent des organisations collectives d’éducation, des ateliers coopératifs, des crèches, des clubs ; elles rédigèrent textes et projets pour réclamer des droits et des institutions. Mais elles se trouvèrent aussitôt en butte à l’ironie méchante des hommes : Daumier, Gavani dessinèrent leurs caricatures pour la presse et Flaubert persifla dans l’Education sentimentale.
Les révolutions françaises de 1789, 1830 et 1848
, ont montré l’existence d’une pensée révolutionnaire à la fois favorable à la manifestation des revendications féministes et farouchement hostile aux conséquences de cette expression. En effet, à chaque fois, on ferma les clubs de femmes, on discrédita leurs actions politiques, on caricatura leurs demandes et on réinstaura l’inégalité entre les sexes. Ainsi proclama-t-on en 1848 l’instauration d’un suffrage masculin que l’on qualifia abusivement d’universel (et que la plupart des manuels scolaires actuels continuent, au grand damne des féministes, de désigner ainsi). Après 1848, la tension entre les hommes de gauche, libéraux ou révolutionnaires, et les féministes, radicales ou modérées, se retrouve ensuite continûment, jusqu’aux années 1960. C’est que les hommes de gauche, qui ont une pensée universaliste, hésitent beaucoup, - parfois plus que les libéraux, - avant de concéder un droit qu’il faut accorder à toutes et non octroyer à quelques-unes. Les divergences entre les hommes de gauche et les féministes se sont accrues avec la naissance, sous le second Empire, du mouvement ouvrier français, très proudhonien [18] et très misogyne. Cette tension a entraîné une contradiction dans l’action des Communardes qui apparurent souvent davantage comme des militantes socialistes que comme des féministes. Les marxistes cherchèrent à résoudre cette contradiction en établissant des priorités dans l’action : la lutte des classes passait évidemment avant l’affranchissement des femmes. Toutefois, cette hiérarchie présentait aussi l’avantage de tenter l’encadrement d’un féminisme puissant et multiforme qui tendait à leur échapper. Cette situation a abouti à l’éclatement du mouvement féministe autour des années 1900 entre un féminisme socialiste et un féminisme bourgeois.
Au XIXème siècle, c’est dans le domaine de l’enseignement
que les revendications des femmes ont le plus porté. L’année 1836 vit la création de l’enseignement primaire féminin, l’année 1838 celle de la création de la première école normale d’institutrices. Mais il fallut attendre 1867 pour qu’apparaissent les cours secondaires féminins publics (loi Duruy). En 1880, la loi Camille Sée organisa un enseignement laïque pour les filles mais avec des programmes d’enseignement spécifiques ne comprenant ni latin, ni grec, ni philosophie, plus courts de deux années que ceux des garçons et non sanctionnés par le baccalauréat qui ne fut instauré qu’en 1919. Et encore ne s’agissait-il que d’un baccalauréat spécifique ! Dans les domaines scientifique et technique, l’intégration des femmes se fit plus difficilement encore. En 1881, des étudiants brûlèrent l’effigie de Blanche Edwards sur le boulevard Saint-Michel pour protester contre son admission au concours de l’externat de médecine. L’Ecole centrale ne s’ouvrit aux femmes qu’en 1930, l’Ecole nationale d’agronomie en 1942, celle de Polytechnique en 1972 (huit femmes y furent reçues cette année-là, dont Anne Chopinet, sortie major de la promotion), l’Ecole de l’Air en 1978.
Si, sous la pression des féministes, les françaises obtinrent enfin, en 1907, le droit de disposer librement de leur salaire (alors qu’une mesure analogue avait été prise outre-Manche dès 1870), la question de l’obtention des droits civils, personnels et politiques n’avançait guère. Plus que le XVIIIème siècle, le XXème siècle, apparaît sans doute comme celui des femmes.