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Crises et droits des femmes

Article paru dans la revue Femmes-info n°75/76, printemps 1996.

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Du naturalisme au féminisme

XXème siècle : le féminisme d’Etat

La " contestation " de la jeunesse de mai soixante huit (1968) donna un élan au mouvement des femmes, dont les manifestations nombreuses, puissantes et joyeuses dans leur diversité, débouchèrent sur une politique de féminisme d’Etat à la française impulsée par Valérie Giscard d’Estaing, le plus jeune président de la Vème République. Cette politique fut poursuivie durant les deux sptennats de François Mittérand.

- Le MLF et les Trente glorieuses

Les “ événements de mai 1968 ” débouchèrent sur le Mouvement de libération des femmes (MLF). Ce mouvement mondial surgit dans les pays occidentaux et se développa pendant la décennie suivante. Les femmes revendiquaient autonomie, égalité et dignité aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, en Europe occidentale, au Japon et en Israël. L’Amérique latine et l’Inde furent également touchées, de même que les pays de l’Est. “ De plus en plus intégrées au système éducatif et au monde du travail, elles y étaient simultanément reléguées à des postes de plus en plus féminisés, donc dévalués, ou aux niveaux hiérarchiques les plus bas. Durant cette période, on vit se construire sous nos yeux le processus de naturalisation de la division sexuelle du travail, processus perceptible dans la période précédente mais qui à présent s’intensifiait à la faveur des nouvelles donnes économiques, ” souligne Rose Marie Lagrave. [22] Car l’urbanisation modifia grandement le rôle des femmes dans l’économie domestique. En 1975, l’Europe franchit une étape économique et sociologique caractérisée par la quasi-liquidation du travail indépendant dans sa forme traditionnelle (agriculture et artisanat notamment) et marquée par le déclin du modèle de la femme au foyer. Les femmes étaient à présent intégrées dans le secteur marchand dans lequel le secteur des services, nommé à cette époque secteur tertiaire, occupait une place prépondérante. Or, le secteur tertiaire joua un rôle moteur dans l’extension du salariat féminin. [23] L’intégration des femmes dans le salariat dissimula les limites que l’ordre social assignait aux femmes, tant à l’école que dans le travail et ces limites étaient d’autant plus masquées que l’école donnait de plus en plus aux filles l’illusion d’une égalité des chances avec les garçons. Et, dans les générations pleines du “ baby boom, ” les filles furent de plus en plus nombreuses à poursuivre des études et à découvrir les injustices qui les frappaient. Les militantes de gauche et d’extrême gauche, qui avaient lutté pour les droits civils aux Etats-Unis et manifesté contre la guerre du Viêt-Nam, participèrent aux révoltes qui secouèrent les universités dans les années soixante, sans qu’elles aient voix au chapitre ni que le statut inférieur des femmes dans la société soit jamais remis en question. Cette situation expique le renouveau du féminisme. Celles qui prenaient la parole ne déclaraient pas la guerre aux hommes, mais au sexisme, c’est-à-dire à une attitude de discrimination envers les femmes à laquelle participait la société toute entière. Ce puissant mouvement social et politique n’eut jamais ni les pesanteurs ni les prudences d’un parti : il était constitué d’une multitude de petits groupes et n’eut ni dirigeantes ni porte-parole : il ignora la hiérarchie même s’il n’échappa pas aux querelles de pouvoir et de personnes. Les invectives volèrent à l’adresse de ces “ femmes en mouvement ” et les caricaturistes en tout genre ne chômèrent pas. Tradition oblige !

Au sein de groupes non mixtes, s’accomplissait un travail important de prises de conscience individuelle et de réflexion collective. Le féminisme des années 1970 n’analysait plus la situation sociale (économique, professionnelle et familiale) des femmes en termes de “ condition ” et de “ participation ” mais en termes d’ “oppression ” et d’“ exploitation. ” Il refusait l’androcentrisme. En affichant délibérément la dénonciation d’une oppression, il était conduit à décrire les mécanismes de celle-ci, à rechercher ses causes et à imaginer sa résolution possible dans une stratégie de libération. Les termes d’ “oppression ” et de “ libération ” rendaient à ceux de “ condition ” et de “ participation ” leur dimension politique : nos sociétés sont des sociétés patriarcales dans lesquelles le sexisme, à l’égal du racisme, marque en tous domaines la vie des femmes. En conséquence, l’égalité entre les sexes est l’utopie nécessaire du féminisme. Le sexisme est analysé grâce à des outils empruntés non sans modifications au marxisme et à la psychanalyse et ses manifestations sont traquées dans le langage ou dans certaines normes de beauté, rejetées en même temps que les talons aiguilles ou l’épilation des jambes et des aisselles. Habituées jusqu’alors à se débrouiller isolément, les femmes découvraient que le privé est politique et que, pour résoudre les problèmes, il fallait d’abord les porter ensemble sur la place publique. Avec humour et violence, elles réclamaient la libre disposition de leur corps. “ Un enfant, si je veux, quand je veux, ” “ mon corps m’appartient, ” répétaient les femmes des pays riches, incitées à faire beaucoup de beaux bébés et celles du tiers monde, victimes des stérilisations. Elles manifestaient contre la pornographie et l’élection des reines de beauté, deux manières de considérer les femmes comme des objets sexuels. Elles dénonçaient le viol, la violence à la maison et la prostitution. Leur action entraîna la libéralisation de la contraception et de l’avortement (Loi Weil en 1975). Elles dénonçaient la double journée (travail rémunéré et travail domestique gratuit), prenaient conscience de ce que les femmes n’ont ni les mêmes chances ni les mêmes salaires que les hommes. Elles réclamaient des crèches à l’Etat et demandaient aux hommes de prendre leur part des tâches ménagères et des soins des enfants. Elles s’attachèrent aussi à rendre les femmes visibles dans la société et dans l’histoire en organisant des colloques sur l’histoire, l’écriture, le cinéma féminins.

- La réponse institutionnelle : le féminisme d’Etat

Ce mouvement déboucha sur des avancées considérables grâce à la réponse institutionnelle que lui apporta le plus jeune président de la Vème République, Valérie Giscard d’Estaing. En 1974, pour la première fois en France et dans le monde, une institution administrative destinée à prendre en compte les revendications féministes était placée sous tutelle du Premier ministre. [1] La journaliste Françoise Giroud arriva au Secrétariat d’État à la condition féminine avec ses cent une mesures pour les femmes. Si, dans l’intitulé de cette structure administrative, les femmes restaient attachées à une condition, terme semblant indiquer d’emblée les limites d’une possible évolution puisque le terme renvoyait historiquement à une conception d’infériorité de la femme fondée sur une nature féminine, Françoise Giroud n’en proclamait pas moins son intention de “ réduire, jusqu’à le faire disparaître, l’écart qui sépare le statut social de la femme du statut social de l’homme, à l’intérieur d’une même société ”. En 1978, la structure administrative se renforçait. Le bilan, législatif en particulier, était notable mais les moyens avaient manqué pour mener à terme une tâche dont Françoise Giroud considérait qu’elle était “ le travail d’une génération au moins. ” Le Parlement légiféra dans tous les domaines et apporta notamment de profondes réformes au code civil. Simone Weil, ministre de la santé, réussit à arracher la légalisation de l’avortement le 1er janvier 1975 grâce au soutien des femmes qui occupèrent la rue et s’organisèrent en groupes de pression. Depuis 1973, le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et pour la contraception) recourrait quotidiennement et en toute illégalité à des avortements par la méthode par aspiration, dite méthode Kalman. (?)

Le premier septennat du socialiste François Mitterrand, de 1981 aux élections législatives de 1986, marqua sans doute l’apogée du féminisme d’État. Pendant ce premier septennat, la mixité au gouvernement fut réelle et la féminisation du pouvoir ne se manifesta pas seulement dans des sphères considérées comme féminines. Yvette Roudy, militante socialiste et féministe, investit le Ministère des Droits des Femmes en qualité de ministre déléguée. [2] Progrès notable, l’intitulé du ministère ne faisait plus référence à une condition féminine et l’usage de l’article partitif évitait le redoutable et immanquable renvoi au mythe de l’éternel féminin qu’aurait entraîné l’emploi de l’article défini. Les féministes saluèrent donc la reconnaissance officielle des droits des femmes. C’était une victoire d’autant plus incontestable du féminisme que ni les propos encourageants du Premier Ministre, Pierre Mauroy, ni les nouveaux moyens octroyés ne vinrent tempérer l’enthousiasme général : à la tête d’un ministère doté d’un budget réel et, pour la première fois d’un personnel propre, Yvette Roudy s’employa à poursuivre et à étendre le bénéfice de l’œuvre de ses devancières aux femmes socialement les plus modestes. Pendant cinq ans, elle mena de grandes campagnes d’information contre les préjugés et les stéréotypes sociaux misogynes et elle fit adopter de nombreuses mesures destinées à accroître l’autonomie des femmes et leurs droit propres : remboursement de l’I.V.G. par l’assurance maladie, égalité des époux dans la gestion des biens de la famille et des enfants, ratification par la France de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes... Mais son projet de loi antisexiste (par analogie à antiraciste) qui visait le sexisme publicitaire et entendait lutter contre les mots et les images diffusant le mépris des femmes, souleva un tollé. En 1982, le Conseil Constitutionnel rejeta un projet de loi visant à l’instauration d’un quota de 25 % de femmes pour les listes de candidatures électorales.

En deux septennats, le statut social des femmes avait totalement changé : fini le confinement au foyer, à la maternité, et à certains “ métiers féminins. ” Les femmes avaient acquis l’accès à la visibilité sociale dans l’espace public, dans le présent comme dans le passé, que les historiennes des femmes exploraient avec enthousiasme ; elles avaient trouvé une dignité nouvelle et leur identité sociale s’était transformée. Pour la maîtrise de leur fécondité, pour l’égalité des droits dans la famille, la participation des femmes à la vie sociale et professionnelle, les féministes avaient réussi l’intrusion du politique dans le “ privé ”.

- Après les grandes luttes

Pour les hommes politiques et beaucoup d’autres, il semble que le travail soit jugé suffisant puisque l’égalité est désormais acquise, au moins, dans le droit. Pourtant, les femmes politiques en charge des dossiers continuèrent à faire légiférer le Parlement. Les députés dépénalisèrent enfin l’avortement, créèrent un délai d’entrave à l’I.V.G. et s’attaquèrent aux violences : aggravations des sanctions contre les violeurs et les hommes coupables de violences conjugales et familiales, création d’un délit de harcèlement sexuel... Le deuxième septennat de François Mitterrand fut en outre marqué par la nomination à Matignon d’Édith Cresson, première femme chef de gouvernement en France. Cette nomination remporta l’adhésion d’une grande majorité de françaises mais l’échec de celle-ci, combattue par diverses ambitions personnelles et jusque par son propre parti, ses petites maladresses et surtout la misogynie caricaturale de la classe politique qui ne lui pardonna pas cette arrivée intempestive par le fait du prince, déçurent à la hauteur de l’enthousiasme suscité.

- En guise de conclusion

Le féminisme des années 90 a changé. Les nouvelles revendications portent aujourd’hui sur la parité en général et, sur la parité en politique, en particulier. Un débat philosophique a opposé récemment des partisantes de l’universalisme hostiles au communautarisme à l’anglo-saxonne et des paritaristes exigeant l’égalité politique des femmes et des hommes. Le débat relatif à un néo différencialisme rampant fondé sur le naturalisme est réapparu à cette occasion. Des familialistes et maternalistes soulèvent à nouveau la question du règlement social de la maternité.

Au niveau européen, des directives de l’Union enjoignent aux Etats membres d’instaurer l’égalité réelle des chances entre les hommes et les femmes et d’intégrer la dimension de genre (Mainstreaming) dans les politiques publiques. La politique de discrimination positive à l’égard des femmes devrait continuer de s’appliquer pendant une période transitoire.

Toutes les difficultés s’en trouvent-elles résolues pour autant ? La pauvreté et l’exclusion par le chômage et le temps partiel imposé touchent davantage les femmes que les hommes ; les écarts entre les salaires masculins et féminins restent importants à niveaux de qualifications égales ; les femmes demeurent cantonnées à des professions dites féminines et l’on observe du sexisme dans bien des domaines encore comme celui de l’éducation, pour ne citer que quelques exemples. Les acquis sont considérables. Reste à gagner la bataille économique et à veiller jalousement à ce qu’ils ne soient pas remis en cause.

En outre, les luttes contre les violences infra conjugales, la lutte contre la prostitution, contre le viol, ou en faveur de la reconnaissance d’un statut de réfugiées pour les femmes persécutées en raison de leur sexe, restent cruellement d’actualité.

mercredi 18 février 2009, par Annick Riani

Notes

[1] En 1965, (septennant du Général de Gaulle et gouvernement Georges Pompidou), avait toutefois déjà été créé En France un Comité de travail féminin placé sous la tutelle du Ministère du Travail.

[2] Elle ne devient ministre à part entière qu’à partir de 1985.

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