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> Ordre et désordre, marginalité et marginalisation

La prostitution à Marseille au XVIIIè siècle

Ordre et désordre, marginalité et marginalisation

Peut-on définir le désordre sans référence à l’ordre ? Le désordre peut-il échapper à la fonction régularisatrice qui lui est souvent assignée ? L’étude du phénomène prostitutionnel à Marseille, entre 1830 et 1850, a permis de soulever certaines hypothèses.

Rédigé pour le colloque organisé par la Fondation Mémoire des sexualités sur le thème Morale et sexualités, le 22 avril 1989.

A. La manifestation d’une compréhension du monde.

1. Une atteinte à la vision philosophique et religieuse du monde.

Sous l’Ancien Régime, le désordre résultait d’une vision globale, cosmique de l’univers. Si par maints aspects de sa vie la prostituée de l’Ancien Régime contrevenait aux lois édictées par le pouvoir temporel, elle troublait d’abord et essentiellement l’ordre religieux qui mar-quait alors fondamentalement les mentalités et les imprégnait dans tous les actes de la vie quotidienne. Certes, les prostituées provoquaient directement de très nombreuses querelles de mauvais voisinage et perturbaient incontestablement l’ordre social et temporel : les accusations d’accouchements clandestins suivis d’infanticides ou d’abandons et de transmission de mal vénérien à une époque d’épidémie, étaient gravissimes et rituelles. Les provocations sociales de celles qui se vêtaient au dessus de leur état (échappant ainsi à la juste place que leur avait assignée le ciel) ou se travestissaient occasionnellement en homme afin de raccrocher plus aisément (transgressant donc symboliquement et subversivement un ordre sexuel) heurtaient l’ordre social. Mais la vénalité de la profession aggravait le crime sans le constituer : la cause essentielle du scandale public résidait dans l’atteinte portée à l’ordre religieux, la pratique coutumière du blasphème, l’inobservance des jeûnes, l’absence aux offices saints et le pêché de luxure qui valait aux prostituées les fulminations de l’opinion publique et des autorités temporelles représentant le pouvoir théocratique. Dans cette perspective théologique, l’infraction à la loi divine n’était pas susceptible de récupération dans un discours d’ordre social et elle justifiait toutes les persécutions visant à l’éradication du mal.

Les fléaux naturels, tels que les pestes, étaient considérés comme de justes châtiments infligés par la colère divine en raison des " débordements des moeurs". Ainsi les hommes pieux s’efforçaient-ils de ramener au bercail la centième brebis égarée mais aussi précieuse que - les autres, à une époque, où la solidarité s’exerçait aussi en matière de responsabilité. Les dévôts qui sauvaient leur prochain garantissaient leur propre salut et celui de l’humanité entière. Cette vision chrétienne du monde subit une déviation idéologique avec l’avènement de l’absolutisme Louis quatorzien : le pauvre secourable de Jésus Christ, objet de toutes les attentions de Saint Vincent de Paul et qui assurait le rachat de l’âme de celui qui agissait charitablement devint le pauvre exclu, traqué par les chasseurs de gueux royaux, le " pauvre de Satan ", né du monde de la Contre-Réforme. Et les fous, puis les mendiants, les bohémiens, les turcs, les galériens, les prostituées, les huguenots, les bandes d’enfants, tous marginaux que l’Age Classique rejetait hors de sa vue au nom de cette déviation furent enfermés dans les établissements hospitaliers. Il s’agissait de les protéger du diable en les soustrayant à son action et de procéder à une remise en ordre générale en enfermant tous ceux qui ne s’intégraient pas aux structures sociales du temps en raison de leur âge, de leurs infirmités ou de leurs convictions.

Au XVIIIème siècle la conception de l’ordre résultait donc de la déviation idéologique d’une vision religieuse du monde. Celle-ci fondait le salut de l’humanité sur le sauvetage obligé, voire manu militari, des païens et des infidèles et sur la volonté d’un pouvoir monarchique absolu de contrôler l’ensemble des sujets sans plus souffrir les exceptions du passé. Atteinte portée non à une idéologie mais à une vision du monde, le désordre s’affirmait essentiellement dans une contestation de l’ordre symbolique.

2. Une ambiguïté dans l’ordre symbolique.

Résultat d’une ambiguïté s’inscrivant dans l’ordre symbolique, le désordre échappait à la récupération sociale ou politique. Etudiant les fêtes populaires, Nathalie Z. Davis [1] souligne que la règle à l’envers pouvait fonctionner telle une manifestation d’approbation à l’envers. Mais, si l’envers peut être le contraire de la règle, il peut aussi échapper à la règle et donc au contrôle social. La " femme-au-dessus-de-sa-place " et la " femme-hors-de-sa-place " étaient l’une et l’autre mal perçues dans un monde où chacun devait occuper la juste place attribuée en vertu d’un ordre religieux, mais la seconde entamait indubitablement plus gravement l’ordre social. Car, dans l’ordre symbolique, grande peut être l’ambiguïté. Michel Foucault a observé l’opportunité de la transformation intervenue dans le moyen d’acheminement des condamnés : la charrette se substitue à la longue et pénible chaîne avant d’être remplacée par le " panier à salade " puis le fourgon cellulaire blindé qui supprimait la torture physique en garantissant la sécurité des détenus par l’isolement et la « mise au secret ». [2] Misérables objets de rebus, ridiculisés ou honnis, les condamnés suscitaient encore des manifestations de haine, d’émotion, ou de commisération ; une complicité s’instaurait entre les tristes acteurs et les spectateurs.

B. Histoire des techniques répressives.

De la répression à la prévention, l’histoire des technologies d’instauration de l’ordre apparaît comme celle de la production d’un discours de vérité. Cette technologie s’est développée et a évolué de façon significative sous l’Ancien Régime.

1. Le corps supplicié.

L’Occident chrétien connut d’abord le temps du corps supplicié où la justice avait pour fonction de produire une vérité à travers un rituel judiciaire : la procédure de l’aveu, fondée sur l’information diligente et secrète, puis sur la torture se prolongeait par le spectacle d’un châtiment exemplaire assuré par l’exécution de la Haute Justice. L’expiation du condamné supplicié selon un code savant et dans une perspective judéo-chrétienne représentant l’âme comme fautive, punissable et rachetable, produisait la vérité du crime jusqu’à la Révolution. Ainsi les prostituées marseillaises furent-elles durant le Moyen Age et jusqu’à la création d’hôpitaux spécialisés soumises à diverses peines afflictives et infâmantes parmi lesquelles le fouet et la " promenade par toutes les places et carrefours accoutumés de (la) ville " suivis du bannissement temporaire ou exceptionnellement perpétuel étaient les plus courantes. Cette technologie échoua. [3]

2. La douceur des peines : la technologie politique des corps.

Ainsi le mouvement philosophique de contestation du système judiciaire (avivé par de retentissantes " erreurs "), l’absolutisme royal et la déviation idéologique aboutirent-ils progressivement à l’instauration du régime de la douceur des peines. Au XVIIIème siècle, la production de la vérité continuait de reposer sur l’aveu mais celui-ci n’était plus arraché par le juge au moyen de la torture : une technologie politique des corps, fondée sur des éléments matériels, calculés, organisés, technologiquement réfléchis, tout en restant physiques résultant des procédures de punition (et non plus de châtiment), de contrainte et de surveillance créait une réalité historique de l’âme des condamnés bien distincte de l’âme chrétienne et assurait la production du discours d’ordre.

La structure hospitalière hétéroclite mise en place à Marseille, à partir de 1640, se décomposait en établissements de cure de type hospitaliers proprement dits, de maison de renfermement établies sur le modèle conventuel et, de Grandes Miséricordes destinées à l’assistance à domicile des pauvres honteux. Les temps marchants, la seconde puis la première catégorie d’établissements se développèrent au détriement de la troisième, puis de la seconde. Si le complexe répressif Repenties-Refuge-Entrepôt destiné aux femmes de mauvaise vie ne fut jamais le « panoptisme » décrit par M. Foucault, il n’en fut pas moins, au XVIIIème siècle, l’instrument préféré des juges marseillais qui disposèrent finalement, après de nombreuses réformes indispensables, des moyens d’un bon « dressement ». Signe des mutations en cours le nouveau système pénal mis en place par l’Institution du Refuge, et qui usait d’une technique punitive « douce » n’a pas toujours exclu le corps supplicié de la condamnée sur lequel reposaient les mécanismes de l’ancienne justice.

Oeuvre de transition entre deux systèmes juridico-pénaux dans un monde en cours d’évolution, le genre hybride du Couvent-Hôpital-Prison explique l’échec institutionnel. Car le Refuge sombra sous la Révolution en raison de son caractère conventuel lié à un mode de fonctionnement économique lui-même né d’une vision du monde qui avait considérablement évolué : dès le XVIIIème siècle l’institution n’était plus économiquement viable. En outre, on avait cru laisser le diable à la porte de l’institution de redressement et celui-ci s’était immiscé dans les murs. Au lieu du repentir et de l’expiation, le désordre augmentait et embellissait sans cesse. Enfin, socialement la réalité devenait incontournable : à défaut d’une réhabilitation par l’expiation perpétuelle, les structures économiques et sociales empêchaient toute " réinsertion sociale ". Ainsi sauf réglementation-récupération l’ordre s’avérait impossible à établir et force était de renoncer à l’éradication du mal. C’est ce à quoi s’employèrent ardemment les nouvelles couches sociales montantes toutes acquises à la philosophie du siècle et qui cherchaient à s’introduire dans les rouages de la mécanique du pouvoir. Elles en trouvèrent facilement l’occasion.

C. Le régime de la surveillance des conduites.

1. Objet et contexte évolutif :

Le XVIIIème siècle connut une grave épidémie de syphilis ; les pratiques contraceptives s’étaient développées (malgré les interdits religieux) surtout dans les milieux prostitutionnels et les démographes s’inquiétèrent donc d’une prétendue dépopulation cependant que les militaires déploraient la mauvaise santé des troupes, que les économistes rappelaient que la nation avait besoin des bras vigoureux de ses artisans, que l’Eglise fustigeait les pêcheurs et que la littérature traitait de thèmes moralistes. Bref, le discours relatif aux classes dangereuses dont on redoutait qu’elles n’exportassent leurs moeurs aux autres couches sociales et notamment à l’élite, montait inéluctablement. De sorte que la prostitution finit par cristalliser puis par symboliser toutes les psychoses collectives : dépopulation, dégénérescence, angoisse face à la montée inexorable de couches sociales écartées du pouvoir.

Les médecins, qui avaient tout à attendre du pouvoir, s’en sont avérés être les meilleurs auxiliaires. En effet, l’on est frappé de la simultanéïté du développement d’une réflexion épistémologique et philosophique et de l’avènement du réglementarisme comme l’on est surpris de la coexistence de la campagne néo-réglementariste et de l’installation définitive du corps médical dans la société sous la IIIème République. L’apparition de l’hygiène publique est concommitante de celle de la médecine légale dont le rôle était de prévenir l’erreur judiciaire par l’expertise. L’historien Jean Lecuir a pu constater « l’inscription collective d’un corps de détenteurs de savoir - les médecins - comme les directeurs de la conscience d’une société au travers notamment d’un nouveau champ de savoir qu’ils (élaboraient) et qu’ils (nommaient) la médecine légale. » [4] Au terme de cette réflexion médicale s’établit une confusion entre le corps de la victime et le corps social lui-même. Les médecins ne dissocient plus le malade de son environnement social institutionnel et ils s’interrogent donc sur les maladies du corps social que leur révèlent les crimes et qu’ils s’estiment compétents à traiter : les héritiers d’un solide fonds naturaliste accumulé depuis le XVIIIème siècle, créèrent, pour les besoins de la cause, la « race » des prostituées, grâce au développement des sciences auxiliaires de la médecine (l’anthropométrie par exemple) et ils circonscrivirent le champ d’observation propre et nécessaire à l’exercice de la volonté de savoir, lequel assurait leur pouvoir et confortait celui de l’Etat.

Historiquement, le réglementarisme (c’est-à-dire la réglementation administrative d’une activité licite mais non légale en vertu des articles 334 et 484 du Code Pénal Napoléonien) constitue la première tentative de médicalisation de la société française.

Précisément, le projet réglementariste visait à canaliser la sexualité juvénile et la sexualité extra-conjugale à une époque où, dans les grandes villes septentrionales surtout, affluait des campagnes un prolétariat marginalisé en état de disette sexuelle. La marginalisation sanitaire et sociale était un facteur de moralisation et de normalisation nécessaire à une meilleure économie des corps et constituait l’objectif politique de la bourgeoisie triomphante. Il s’agissait de garantir la reproduction de l’espèce mais aussi de reconduire des rapports sociaux et de renouveler une force de travail par l’imposition d’un modèle social. L’aménagement d’une sexualité économiquement utile et politiquement conservatrice, fondée sur la création de la cellule familiale nucléaire monogamique en tant qu’unité de base économique, sociale et politique, renforçait les pouvoirs en place et visait à en assurer la pérennité. Qu’im-portait si les femmes étaient reléguées à l’état d’objet de satisfaction d’une bourgeoisie phallocratique ?

Le discours médical moraliste reprenait sournoisement le discours de l’Eglise, en prônant l’idéal de la femme frigide quoique hystérique, la connotation scientifique aggravant la portée de la harangue et, après le Révolution, s’ouvrit une ère de mysoginie d’une rare virulence. On note la concomittance entre le développement du discours réglementariste (et surtout néo-réglementariste) et l’exaltation du discours maternel au milieu du XIXème siècle. Canaliser la « sexualité illégitime » et stérile au profit d’une « sexualité légitime » orientée vers des pratiques fécondes, tel était l’enjeu politique. Le système aboutit dans la pratique au renfermement des putains au bordel et des mères au foyer, toutes deux également soumises au réglementarisme et aux nécessités d’une société masculine animée, sous couvert de restauration des moeurs, par des préoccupations natalistes. Il s’agissait d’instituer un ordre moral (et non plus spirituel) dont le maintien exigeait que toutes les femmes et filles fussent « soumises » par des transferts d’autorité correspondant à la redistribution des pouvoirs intervenue après la Révolution. « Puissance maritale » ou « autorité administrative », l’évolution ne parvient pas à masquer une autre réalité : celle de l’abandon du terrain par la justice au profit de l’appareil administratif d’Etat.

L’évolution intervenue dans les comportements religieux attribués aux prostituées montre encore, si besoin était, la nécessaire laïcisation accompagnant cette politisation croissante des idéaux d’une société en cours de déchristianisation. Paradoxalement, la prostituée du XIXème siècle est souvent présentée en opposition à son homologue du siècle précédent comme un personnage sinon pieux, du moins respectueux des traditions religieuses. Or, cette attitude acquise trouve en fait une explication dans l’exaltation du discours relatif à la fonction et à l’amour maternel réservé aux honnêtes femmes. La prostituée, qui rachetait ses fautes en enfantant et en se conformant aux canons sociaux de rigueur, était enfin devenue la pêcheresse repentie que le système juridico-pénal antérieur n’avait pas réussi à produire. Si Marie-Madeleine (qui rachetait son âme par l’expiation) était un idéal céleste trop élevé et trop lointain, la Vierge, mère et pure, était un modèle plus terrestre, plus accessible et plus démocratique. Après les bouleversements de la Révolution, le lieu et l’objet des enjeux politiques se sont donc fondamentalement déplacés.

2. Le panoptique réglementariste éclaté.

Pragmatiques, les révolutionnaires surent tirer la leçon de l’échec des systèmes répressifs antérieurs. Ils décidèrent de canaliser préventivement ce qu’ils ne pouvaient détruire. Faute d’extirper le mal, ils se résignaient à le circonscrire à certaines zones pour certaines classes réputées dangeureuses. Faute de chasser le diable que l’on avait vainement tenté de laisser à la porte, on décidait désormais de l’enfermer avec ses suppôts. Ainsi, naquit le régime de la surveillance des conduites avec son double corrollaire, prévention et délinquance.

L’instauration du réglementarisme sanctionnait une nouvelle étape dans le développement du processus technologique répressif par l’établissement de structures nécessaires à ces tâches de prévention et de punition qui caractérisaient le régime de la douceur des peines. Le fonctionnement de ce nouveau système supposait une condition sine qua non : l’organisation de lieux clos communiquant entre eux et uniquement entre eux, la formation d’un circuit disciplinaire intégrant dans un même espace, lieu de travail, lieu de punition et lieu d’observation, le plus marquant de ces caractères assurant spécificité d’un seul lieu. Au XIXème siècle l’on s’adressait d’abord au sens moral de la détenue (et non plus à sa foi) pour légitimer la surveillance des conduites exercée dans la spacialité uniforme, mais hermétiquement close et éclatée du bordel, de l’hôpital, du dispensaire et du Refuge.

La cure de prison visait à maintenir l’ordre à l’intérieur de la « maison de tolérance » et la cure à l’hôpital (dont l’organisation était largement inspirée du modèle pénitentiaire) était destinée à agir sur la « folie morale » des prostituées tandis que le bordel « ordonnait au vice » selon l’expression des intéressées, c’est-à-dire que l’administration s’efforçait de soumettre aveuglément les filles aux réglements édictés par les maires, les préfets, les médecins. Le dispensaire de la salubrité publique constituait la pierre de touche du système car il assurait la redistribution hebdomadaire entre les sujets malades, sains ou absents et organisait du même coup l’instabilité indispensable au fonctionnement du système. Si la prison et l’hôpital sanctionnaient les manquements graves à la discipline et à l’ordre enseigné au bordel, le Refuge était censé « réinsérer ». En fait, le Refuge ne subsistait plus guère qu’à titre de vestige de l’ancien système car il existait une contradiction entre la finalité du processus de repentance tel qu’il était conçu par les réglementaristes (en suivant l’itinéraire du lupanar, du dispensaire, de l’hôpital puis du Refuge) et les buts assignés à la maison close : pourquoi tenter la réhabilitation sociale d’une population que l’on avait savamment marginalisée afin de garantir l’ordre établi ? La prostituée n’était plus une criminelle ni une délinquante et elle n’avait donc plus de dette à acquitter envers la société (à laquelle elle versait déjà un lourd tribu) ou du moins, n’était-elle pas sommée de purger sa peine comme un criminel. La marginalisation des prostituées était en fait trop essentielle à l’ordre social pour que leur activité fût condamnable ou que l’on exigeât qu’elles rentrassent dans le droit chemin. La moralisation des prostituées n’apparaissait que très secondaire parce qu’elle allait à l’encontre des buts recherchés. Leurs soumission aveugle aux règlements médico administratifs en tenait suffisamment lieu.

A l’ère du capitalisme naissant, le repentir socialement et politiquement non rentable n’était plus de mise et, par ailleurs, l’Eglise approuvait tacitement.

3. Les nouveaux modes de production de la vérité : « la sciencia sexualis » :

Ainsi le réglementarisme s’était-il édifié dans le cadre d’une société nouvelle, sur les ruines restaurées de l’ancien système, par la réglementation de l’activité de tous les acteurs sociaux antérieurs. Les prostituées, les maquerelles, les proxénètes, les rabatteurs et les exploitants en tout genre continuaient d’intervenir mais l’ordre moral soumettait désormais leurs activités à la réglementation et au contrôle arbitraire : sous le régime de Vichy les bordels furent même côtés en bourse !

La réglementation de la prostitution a permis d’installer une technologie répressive beaucoup plus subversive. Car en intégrant l’aveu à un projet de discours scientifique fondé sur le développement de la médecine, le XIXème siècle positiviste l’a déplacé du sujet lui-même à ce qui lui était caché. « Le principe d’une latence, essentielle à la sexualité (a permis) d’articuler sur une pratique scientifique la contrainte d’un aveu difficile », constate Michel Foucault. [5] Un nouveau maître de la vérité supplantait le prêtre et même le juge, en détenant le pouvoir d’extorquer l’aveu, afin de procéder à son décodage et à la production d’un discours de vérité : l’aveu n’était plus une preuve mais un signe et la sexualité devenait un objet d’interprétation ; les procédures d’aveu peuvent donc fonctionner dans la formation régulière d’un discours scientifique. S’inscrivant dans une continuïté historique, la « sciencia sexualis » conserva pour noyau le rite de la confession obligatoire et exhaustive qui fut dans l’Occident chrétien la première technique de production de la vérité sur la sexualité. La répression s’exerçait par un savant dosage de bavardages calculés et de silences loquaces. En matière de bavardage, la multiplicité des discours est flagrante : démographes, biologistes, médecins, moralistes, pédagogues, critiques politiques, militaires et ecclésiastiques s’affairent et se divisent soigneusement le travail, spécialisant les tâches dans un apparent et fallacieux éclatement du discours. Cette grande dispersion des différents dispositifs créés pour inciter - voire obliger - les individus à l’aveu, cache mal l’unicité du discours et la cohérence d’un appareil médical essentiellement répressif : le régime « médico-sexuel » recueillait complaisamment les informations qu’il enregistrait et les redistribuait sous forme de vérité cautionnée par la science.

Au XIXème siècle, le châtiment avait disparu de la structure de renfermement nouvelle et cette fois, le mépris, les brimades, les vexations, les sévices physiques dont furent victimes les prostituées n’étaient plus qu’une prime de méchanceté destinée à les mieux marginaliser afin de faciliter le contrôle politique des femmes (putains ou mères) et des hommes de ce temps.

La transformation de la vision globale d’un monde dans les mentalités collectives a autorisé l’intégration d’un désordre à un ordre non plus religieux mais idéologique, social et moral. Dans cette perspective, le désordre apparaît comme le produit d’une vision du monde exprimé par une marginalité à travers les ambiguïtés d’un ordre symbolique. La multiplicité et l’éclatement apparent du discours d’ordre, la disparition du contrôle juridictionnel au profit de l’arbitraire administratif et médical ont permis l’instauration d’un régime de prévention par la marginalisation des délinquants. Celle-ci supprimait bien des ambiguïtés favorables au désordre. De la répression à la prévention, du criminel au délinquant, de la marginalité à la marginalisation, l’on est passé de la vision cosmique et religieuse d’un monde à une idéologie sociale. Une stratégie efficace de la récupération s’est dessinée. Le désordre serait-il la marge infime échappant à la récupération ?

vendredi 24 février 2006, par Annick Riani

P.-S.

Bibliographie :

- Benabou E.M. : La prostitution et la police des moeurs au XVIIIème siècle, Perrin, Paris, 1987, p. 547.
- Corbin A. : Les filles de noce. Misère et sexualité en France au XIXème siècle, Aubier, Paris, 1978, p. 564.
- Foucault M. : Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975, p.323.
- Foucault M. : Histoire de la sexualité. T 1. La volonté de savoir, Gallimard (N.R.F.), Paris, 1976, p. 211.
- Knibiehler Y. et Fouquet C. : La femme et les médecins, Hachette, Paris, 1983, p. 329.
- Riani A. : Pouvoirs et contestations. La prostitution à Marseille au XVIIIème siècle (1650-1830), thèse de Doctorat de 3ème cycle, Université de Provence, déc. 1982, 2 T., pp. 550 et 230.
- Riani A. : Le Grand Renfermement en Provence vu à travers le Refuge de Marseille, Provence Historique, 1982, fasc. 129, pp. 283-294.
- Rossiaud J. : La prostitution médiévale, Flammarion (Nouvelle Bibliothèque Scientifique), Paris, 1988, p. 286.

Notes

[1] N.Z.Davis : "Les cultures du peuple : rituels, savoirs et résistances au XVIème siècle", Aubier, Paris, 1979, p. 434.

[2] M. Foucault, op. cité n° 3.

[3] Le carcan, le chevalet, l’amende honnorable ou les mutilations physiques telles l’ablation du nez et des oreilles n’était plus en vigueur à l’Age Classique. En outre, la marque au fer rouge ainsi que la déportation vers les colonies ne semblent pas avoir été d’usage à Marseille.

[4] J. Lecuir. Criminalité et moralité : Montyon, statisticien du Parlement de Paris, Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 1974, T. XIX, juill.-sept., pp. 445-493.

Pour Lafossé, la médecine légale émergeait comme " une science unique entre la législation et la médecine ". Fodoré écrivait "la police médicale", la " jurisprudence médicale ". Prunelle évoquait le rôle du médecin comme celui d’" un homme de savoir au service d’une politique ". Sur ce sujet cf Y. Knibiehler, op. cité n° 5.

[5] M. Foucault, op. cité n° 4.

1 Message

  • Ordre et désordre, marginalité et marginalisation 7 janvier 2016 20:36, par Emmett Essex

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