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“ Belsunce ” à Marseille : un quartier de prostitution ?

Peut-on évoquer les figures féminines de " Belsunce " sans mentionner les prostituées ? Pour beaucoup de marseillais d’implantation récente, la question ne se pose pas. Qui ne se souvient, il y a quelques années seulement du spectacle qu’offrait la rue Thubaneau avec ses très nombreuses prostituées en faction sur le seuil des portes ou sur les capots des véhicules en stationnement ? Qui ne se souvient des hommes à la mine patibulaire se pavanant dans la rue ? Il fallait être à la recherche désespérée d’une place de stationnement gratuit dans le quartier pour s’aventurer rue Thubaneau ou rue Tapis vert. Pourtant “ Belsunce ” n’a pas toujours été le quartier interlope et misérable dont une mémoire collective récente voudrait conserver le seul souvenir. Il n’est qu’à se promener dans le quartier en levant la tête pour admirer la beauté retrouvée de certaines demeures.

Belsunce au début du 19è siècle

Rédigé pour le colloque " Belsunce au féminin" organisé par l’Association les Femmes et la Ville à la bibliothèque de l’Alcazar en septembre 2004. Publié en 2006.

On peut expliquer ce phénomène par l’évolution de la sociologie urbaine mais aussi par l’évolution de la gestion publique du phénomène prostitutionnel. Je commencerai donc par évoquer très brièvement l’histoire du quartier et les logiques d’implantation des lieux de prostitution à Marseille. Je terminerai par une évocation de la rue Thubaneau entre 1946 et 1992, telle qu’elle a été étudié par Carole Rossi-Gibert. Cette dernière a surtout procédé par enquêtes orales ; elle a interrogé des personnes ayant vécu dans la prostitution (prostituées ou tenancières d’hôtels de passe). Pour ma part, outre l’étude que j’ai mené d’après les archives judiciaires et hospitalières pour la période 1650 à 1830, j’ai eu l’occasion de travailler à plusieurs reprises avec les antennes marseillaises du Mouvement et de l’Amicale du Nid qui sont des associations abolitionnistes travaillant sur le terrain depuis 1937 pour le premier.

A Sociologie du quartier de Belsunce : du quartier chic au quartier de transit :

1. Délimitation du périmètre du quartier : “ Belsunce ” ne constitue pas un bloc monolithique.

Situé dans le premier arrondissement, le quartier administratif de Belsunce est une création d’après-guerre regroupant les sections cadastrales anciennes dites des Augustines, de la Mission de France et des Récollets (feuille 1). La section dite des Augustines recoupe ce que les marseillais ont longtemps qualifié de « quartier dit de derrière la Bourse », lequel fut entièrement rasé pour cause d’insalubrité au tout début du XXè siècle, puis abandonné à l’état de terrain vague ouvert à tous les trafics avant d’être reconstruit dans les années 60 autour du jardin des vestiges antiques découverts sous un vaste parking.

La feuille 1 de la section dite des Récollets comprend les îlots sis entre le boulevard Charles Nedelec au Nord, la gare SNCF et le quartier de Saint-Charles à l’Est, la rue des Domicaines au Sud et le quartier des Carmes à l’Ouest. C’est un quartier en pleine rénovation et lui-aussi partiellement détruit ; il jouxte la gare Saint-Charles. Avec le secteur de la Mission de France, il constitue le cœur du quartier de Belsunce. La section de la Mission de France est bornée au Nord par la rue des Dominicaines, au Sud par la Canebière, à l’Ouest par le grand cours et à l’Est par le Chapître. Une grande partie des rues chaudes de la seconde moitié du XXème siècle se situe à l’intérieur de ce périmètre.

2. La création des beaux quartiers de l’agrandissement :

Jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle, le périmètre des sections de la Mission de France et des Récollets ne peut être considéré comme un quartier de prostitution. Bien au contraire, c’est un quartier tout d’abord très résidentiel, dirait-on aujourd’hui. Sa création résulte de l’agrandisse-ment de la ville imposé par les Lettres patentes de 1666. Il s’agissait d’attirer la noblesse et la bourgeoisie, jusque-là enfermées avec le petit peuple dans la vieille ville réputée sale, incommode et sans air, dans un nouveau quartier de prestige ordonnancé selon un nouveau plan d’urbanisme baroque. Les nouvelles terres à lotir n’étaient pas absolument vierges. Ce quartier, vert et aéré, était alors habité par des gens de biens quoiqu’un faubourg, constitué de couvents et de pauvres masures très imbriquées les unes dans les autres, se dressât déjà à l’Est de l’ancienne enceinte médiévale. Vers la fin du XVIIIème siècle la noblesse, qui fréquentait déjà la tabagie établie rue Thubaneau et à laquelle elle aurait donné son nom, pouvait affluer au Jeu de Paume, également transféré dans la nouvelle ville. Le riche marquis Charles Castellane de Majastre, Seigneur d’Auzet, n’y avait pas établi ce divertissement fréquenté par l’aristocratie locale au hasard : Nobles, armateurs, grands négociants et parlementaires s’y côtoyaient. Cette situation dut perdurer au XVIIIè siècle quoique, bien sûr, la pression immobilière eut finalement raison du caractère vert et aéré mentionné ci-dessus.

La Révolution, qui mit sur le marché une masse considérable de biens appartenant à l’Eglise, aux condamnés et aux immigrés dont ces nouveaux quartiers regorgeaient, en transforma, semble-t-il, une première fois la sociologie. En effet, beaucoup de négociants se rendirent acquéreurs de biens mis aux enchères pour une valeur souvent assez basse, compte-tenu notamment de l’inflation du volume des biens précipités sur le marché immobilier. Nous savons, que quinze ans après la Révolution, un notaire témoignait de la diminution de la valeur des biens dans le quartier. Or il semble que les nouveaux propriétaires bénéficiaires de la Révolution, lorsqu’ils ne sont pas d’une origine sociale modeste, mettent les locaux acquis en gérance ou en location : les industriels pratiquent leur activité ailleurs et ils habitent dans de nouveaux quartiers plus aérés et plus agréables. Les locaux habitables en étage sont loués à des particuliers, voire plus tardivement, à des associations tandis que les locaux en rez-de-chaussée ou en fonds de parcelle et cœur d’îlot sont loués à des commerçants. Mais la petite bourgeoisie continue d’occuper de vastes appartements avec cour et jardins intérieurs.

3. Passagers en transit et transfuges.

La construction de la gare Saint-Charles au milieu de XIXè siècle confirma la vocation commerciale du quartier. Situé en plein centre ville, entre gare et port, Belsunce accueille alors des vagues de migrants sans grandes ressources, perdus dans un monde dont ils ne connaissent pas même la langue. Emile Témime décrit dans Marseille transit : les passagers de Belsunce [1] comment dès le XIXème siècle, des rabatteurs professionnels s’étaient arrangés pour exploiter cette misère en mettant en place toute une infrastructure hôtelière adaptée à la demande des transitaires : quelques immeubles furent d’abord transformés en meublés qui constituaient autant de points de ralliement pour les nouveaux migrants débarqués sur le port. Leur nombre se multiplia et les marchands de sommeil entassèrent jusqu’à dix personnes plusieurs semaines durant. Dès la fin de la Grande guerre se dessinait déjà la « physionomie du quartier algérien de Marseille, le Saint-Martin, près la porte d’Aix, autours des rues Sainte Barbe, des Chapeliers, Puvis de Chavannes, » toute une zone située entre la rue d’Aix et les constructions de la butte des Carmes aujourd’hui partiellement rasése et reconstruites. Dès les années 1920, les Russes, les Grecs, les Asyro-Chaldéens, les Arméniens, s’y échouèrent aussi. Dans les années 1930, Belsunce donnait déjà l’image d’un monde cosmopolite alors que « la dominante transalpine était véritablement écrasante parmi la population étrangère installée de façon durable dans le quartier. » [2] Pourtant, la majeure partie de cette population était en transit et n’y restait pas. Jusqu’après la guerre de 1939 - 1945, y résidait « une population très diverse non seulement par ses origines ethniques, mais aussi par ses activités professionnelles et son appartenance sociale. Les étrangers qui y vivaient durablement et qui y travaillaient étaient alors nettement minoritaires, et ils le restèrent de longues année. La petite bourgeoisie, française ou francisée, y occupait toujours une place éminente, et les boutiques de mode y attiraient encore dans la journée des représentants de la bonne société. (...). Sans doute la plupart des « messieurs » dès cette époque, ne logeaient-ils plus dans Belsunce : mais ils continuaient à y faire une partie de leur négoce et à s’y donner rendez-vous. Des entreprises relativement importantes y fonctionnaient toujours et y attiraient ouvriers et clients (...) Un petit monde d’artisans et de commerçants s’activait d’un bout à l’autre du quartier. » [3] Mais la plupart des étrangers établis durablement à Belsunce n’y vivaient d’ailleurs que le temps du sommeil gagnant ensuite leur lieu de travail sur le port ou sur des chantiers lointains. Durant la guerre de 1939 - 1945, le quartier devient un lieu de refuge pour les exilés comme l’exposera sans doute Renée Dray Bensousan.

Après la guerre, le rythme des migrations s’accéléra. Dès 1950, 200 000 personnes originaires du Maghreb firent escale à Marseille. En 1954, des réfugiés chassés de Tunisie, du Maroc, d’Egypte affluèrent suite à l’affaire de Suez et aux mouvements de décolonisation. Quelques unes de ces familles parfois, elles aussi, dans le dénuement le plus total cherchaient à leur arrivée un logis bon marché, dans l’attente d’une hypothétique reconversion. Et le nombre des garnis ne cessa de s’accroître pour faire face à la demande : ainsi la population de Belsunce demeura-t-elle apparemment stable alors que le centre de Marseille commençait à se vider et que la petite bourgeoisie marseillaise, installée traditionnellement sur les deux rives de la Canebière, commençait à se déplacer vers la périphérie de la cité. Belsunce eut mauvaise réputation : garnis, hôtels borgnes, prostitution... Dès 1960, les registres des garnis font apparaître tant sur le périmètre de la section des Récollets que sur celui de la mission de France, qu’un grand nombre de garnis sont tenus par des Algériens à destination des Algériens (comme les Italiens avaient tenu les garnis à l’intention des Italiens) : on en dénombre une vingtaine dans la seule rue Thubaneau. Le phénomène s’accélère encore après la fin de la guerre de libération de l’Algérie. Progressivement, les commerçants Maghrébins remplacent les autres puis sont remplacés à leur tour par des populations originaires d’Afrique Sub-Saharienne. Les prostituées et les proxénètes ne quittèrent les lieux que devant les pelleteuses du chantier.

La présence d’une prostitution massive à laquelle le quartier doit en partie sa mauvaise réputation est tout à fait récente. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu de prostitution à Belsunce avant le XXème siècle. Mais cette localisation mérite une réflexion plus globale dans le temps et dans l’espace. Une étude menée sur le long terme, entre 1650 et 1830, montre que l’implantation des lieux a évolué et s’est développé au rythme de l’extension urbaine qui s’effectue vers l’Est puis vers le Sud. [4]

B. Sociologie prostitutionnelle : Logiques urbaines d’implantations.

1. L’activité prostitutionnelle évolue au rythme de l’extension urbaine :

De 1686 à 1748, Marseille est port de guerre et bagne maritime. Soldats et galériens - ces derniers restent à quai durant toute la saison hivernale pendant laquelle ils s’emploient chez les artisans de la ville - alimentent la demande prostitutionnelle. Les Gavots et les Italiens qui viennent s’embaucher saisonnièrement à la ville augmentent la population d’hommes seuls. Le marché potentiel est donc important. Après 1748, le bagne est transféré à Toulon et Marseille devient port de commerce : le nombre des lieux de prostitution semble diminuer sensiblement au moins dans la vieille ville et suivre l’extension urbaine vers l’Est et le Sud : l’activité prostitutionnelle se déplace au fur et à mesure que les territoires compris dans l’agrandissement sont lotis, .

Les proxénètes privilégient l’implantation dans les locaux commerciaux (cafés, cabarets, guinguettes, bouchons, tavernes, auberges, garnis, garnis à la nuit, échopes d’artisans, boutiques des galériens...) et dans des maisons particulières : aux XVIIème et XVIIIème siècles, la prostitution s’organise en fonction de la présence du port et des forts que fréquente la clientèle mais aussi des dix-huit hôpitaux où les proxénètes recrutent une partie des futures victimes du trafic. Des espaces de circulation sont mis en évidence. Fréquemment, la situation géographique de l’habitation ou du travail conditionne l’activité future des femmes qui pénètrent imprudemment dans les espaces dangereux. A ces commerces classiques s’ajoute un grand nombre de logements commerciaux qui peuvent trouver un usage commercial du fait de la fréquence du travail à domicile ou du débit de boissons dans des locaux non spécialisés. [5]

Dans cette perspective, les secteurs de prostitution les plus denses se situent donc sur l’esplanade de la Tourette et la Butte des Moulins, d’une part, Avec trois épicentres : l’Oratoire, la Plateforme et la rue de l’Echelle. [6] et sur l’énorme noyau des Carmes, d’autre part . A partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle, mais surtout au XIXème siècle, l’implantation des lieux de prostitution gagne l’Est et le Sud de la ville : Rive neuve, les nouveaux docks gagnés sur les anciens terrains de l’Arsenal et les théâtres de « La Comédie » [7] puis de l’Opéra drainent aussi leurs clientèles.

Mais qu’en est-il au juste du premier arrondissement ? Il faut distinguer entre la section des Augustins et les sections de la Mission de France et des Récollets. La première est mal famée : constituée par un lacis de ruelles étroites et sombres le long des desquelles s’élèvent des maisons hautes et étroites, la trame urbaine est très serrée, les places publiques sont minuscules et rares et, comme sur la rive Nord du Lacydon, toutes les couches sociales s’y côtoient. Si l’on pointe les lieux de prostitution à travers les procès et les registres des structures hospitalières durant la période 1686-1748, l’on constate que cette zone comptait au moins dix sept bordels, cinq cabarets et un garni loué à la nuit répartis dans rues de la Pierre-qui-Rage, de l’Etrier, du Bon Juan, des Hommes, Pavé d’amour, Maucouinat, Fontaine des Augustins.

Les sections de la Mission de France et des Récollets présentent un aspect différent : nouvellement bâti, l’ancien faubourg des Roubauds est devenu un quartier riche, en référence à l’étude des garnis et des hôtels. [8] Ce que confirme d’ailleurs une étude des propriétaires d’après les matrices cadastrales de 1827. Ce nouveau Marseille commençe dans les rues longeant le Cours : rue du Petit Saint jean, du Tapis Vert, Thubaneau à l’Est du Cours. Cette zone est presque épargnée par la prostitution car les promenades aménagées, Cours et Canebière, sont régulièrement « nettoyées » par le guet et seules quelques prostituées peuvent se risquer à y raccrocher sporadiquement. Les lieux de prostitution semblent très localisés : les garnis de Nanon rue Tapis Vert, d’Antoine et Marguerite près du couvent des pères de la Merci, de Claire Rousse près du couvent des Récolettes, de Suzanne Riche rue Poids de la Farine et de Garcine - vidée en 1736 par ordre des échevins - rue du Petit Saint-Jean. Rue Tapis Vert, le cabaret de Grange concurrençait le lupanar de Nanon. Ils sont apparemment fréquentée, par des religieux et des « hommes portant épée » (et non d’« épée ») comptait ses établissements spécialisés :

2. 1830 à 1946 : Le réglementarisme enferme la prostitution dans des périmètres donnés :

La prostitution a donc tourné vers le Sud, se fixant alentour des théâtres dans des quartiers où dominent les garnis aisés. Elle n’est plus interdite comme à l’Age classique et seul le délit de racolage est sanctionné. Parallèlement, monte en France une idéologie hygiéniste qui aboutit à l’enfermement de la prostitution dans des maisons dites de tolérance à des fins de contrôle sanitaire et social. La prostitution devient une simple affaire de police et de voirie abandonnée par le pouvoir central à l’autorité des collectivités locales puisque les parlementaires n’ont jamais légiféré sur la question de la prostitution. L’article 334 du code pénal relatif à l’outrage et à l’attentat aux bonnes mœurs ne concerne pas les prostituées qui ne sont pas plus justiciables d’un tribunal de première instance que d’un tribunal de simple police. Seul le raccrochage constitue un délit. C’est ce silence législatif qui sous-tend et permet au système réglementaire de s’installer, de fonctionner et de justifier une forme d’internement administratif : le législateur n’a pas voulu reconnaître la prostitution qu’il contrôle ni davantage déclarer l’illégalité de l’amour vénal inscrit dans des pratiques sociales qu’il " tolère " comme l’expression d’un mal nécessaire. En 1821, après bien des polémiques la règlementation entérine une pratique déjà largement développée à Marseille : celui du contrôle sanitaire des prostituées par l’autorité administrative. Le marquis J.B. de Montgrand, maire de Marseille de 1813 à 1815, puis de 1815 à 1830, c’est-à-dire à l’apogée du système instaure officiellement le réglementarisme à Marseille. Il se livre à une véritable chasse aux sorcières en organisant un quadrillage très serré de la ville, une surveillance accrue de tous les étrangers et la mise en carte de toutes les femmes sur trois critères indépendants : le célibat, l’absence de ressources personnelles ou la situation du logement dans la ville. Cela revient à inscrire au tableau infamant la plupart des femmes habitant dans les immeubles situés autour de l’Opéra et, en fin de compte, à concentrer toutes les maisons closes dans un périmètre restreint. Il devient difficile de s’y établir pour exercer une autre activité que la prostitution et l’on peut dire que le zèle du marquis de Montgrand en matière d’instauration du réglementarisme aboutit de fait à créer une sorte quartier réservé avant la lettre.

En 1863, le préfet Maupas réalise le désir de la bourgeoisie marseillaise en créant un “ quartier réservé ” officiel autour du quartier Saint Jean, à proximité de la clientèle potentielle des ports dans le but d’améliorer la surveillance sanitaire. Le quartier réservé est situé entre l’Hôtel-de-ville, le Vieux-Port et les nouveaux bassins de la Joliette, dans une aire délimitée par les rues de la Reynarde, Caisserie, Radeau et Loge-Lancerie. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’on voit par la force des choses les hôtels particuliers de la bourgeoisie marseillaise se transformer en maisons dites de tolérance. Ce qui n’empêche nullement la multiplication des lieux clandestins sous les formes les plus traditionnelles de bars, bars-meublés et magasins-prétexte. [9]

Belsunce est épargné par les mauvais lieux.

3. La prostitution à Belsunce :

Après la guerre de 1939-1945, le quartier de Belsunce devient un quartier réservé après la lettre. Comment expliquer cette évolution ?

-  Belsunce est devenu le refuge d’un grand nombre d’hommes seuls et la société considère qu’il est « naturel » que cette population soit cliente des prostituées ;

- Belsunce possède une belle infrastructure de bars et de garnis ;

- Le quartier réservé a été dynamité par l’occupant allemand en janvier 1943 ;

- La loi dite Marthe Richard relative à la fermeture des maisons closes a été votée le 13 avril 1946 ;

C. Belsunce dans la tourmente abolitionniste :

1. Description du milieu :

Qui sont ces prostituées : D’abord, il semblerait que les premières prostituées installées à Belsunce soient des rescapées de la rafle de janvier 1942 qui a précédé le dynamitage des vieux quartiers. Internées à Fréjus, celles qui ont échappées à la déportation, sont revenues se fixer à Marseille dans ce quartier de réfugiés.

De quelle infrastructure dispose-t-on ? Carole Rossi-Gibert relève dans une étude consacrée à la prostitution à Marseille depuis 1946, 19 hôtels de passe rue Thubaneau en 1955. [10] Du n°1 au n° 26, s’élèvent quatorze hôtels sur les dix neuf que compte la rue. Si l’on prend également en considération les restaurants, les bars et les meublés, huit bars sur dix, trois restaurants sur quatre et deux meublés sur deux sont compris dans cette première partie de la rue qui n’est longue que de deux cent quatre vingt quatorze mètres au total.

Carole Rossi-Gibert mentionne aussi, évidemment, les bains turcs établis dans l’ancien Jeu de Paume construit par le marquis de Castellane mais sans s’étendre sur leur rôle exact. Ces bains ne sont d’ailleurs « maures » que depuis 1965, semble-t-il, c’est-à-dire après l’indépendance de l’Algérie. En effet, le local a changé plusieurs fois d’affectation jusqu’à ce qu’il tombe entre les mains de M. Jumelin, miroitier de son état, qui l’acquiert aux enchères publiques en décembre 1831. Un violent incendie s’y étant déclaré en 1834, la toiture est dévorée par les flammes [11] et M. Jumelin change dès lors la destination de son immeuble. Il en fait un établissement de bains publics. [12] A partir de 1905, Robert Pouyet, négociant, importateur et exportateur en eaux minérales, commence à racheter progressivement une grande partie des parcelles ayant appartenu aux Castellane. C’est lui qui agrandit les bains, qu’il exploite évidemment en gérance, en leur ajoutant une salle de douches en 1912. En 1946, Auguste Rostand, industriel et conseiller à la banque de France à Marseille, domicilié 170, promenade de la Corniche, est propriétaire des maisons n° 21, 23 et 25 de la rue Thubaneau. Mme Oulier-Berteschi tient les bains en gérance et ce n’est qu’au printemps 1965, que la nouvelle exploitante des bains, Mme Reda Belguedj qui, semble-t-il, tenait aussi un hôtel rue Mazenod, fait effectuer d’importants travaux avec l’accord de sa propriétaire Madame Rostand, la veuve et l’héritière du négociant marseillais. Les bains sont-ils dévolus à l’usage de la prostitution ? Ce n’est pas indiqué. Ce pouvait être un simple équipement d’accompagnement comme certains bars ou restaurants du quartier. Il n’est pas non plus complètement exclu que selon l’heure de la journée les frontières entre les diverses activités soient plus floues, comme le constate Carole Rossi-Gibert : de jour, on croisait dans la rue les travailleurs et de nuit les clients, les identités pouvant aussi « se mêler ». Longtemps, le quartier n’est pas entièrement dévolu à l’exercice de la prostitution. En 1946, l’Œuvre des nourrissons (dispensaire) est installée au n°27 mais on peut y ajouter le Syndicat des directeurs de cliniques et de maisons de santé privées des Bouches-du-Rhône au n°44. Notons aussi que certaines prostituées préfèrent officier de jour pour des raisons de sécurité tandis que certaines maquerelles n’hésitent pas à les houspiller grossièrement des fenêtres où elles se postent pour les surveiller. Il semble donc qu’il y ait eu pendant longtemps une certaine « mixité sociale » dans la rue.

Comment se présentent ces hôtels ? Carole Rossi-Gibert qui a eu accès à un registre de tenancière et a mené une enquête orale dans ce milieu, décrit ainsi les hôtels de passe dans les années 1960 : “ C’est un lieu simple, sans luxe, mais propre, ce qui n’est pas le cas partout, car ces sites sont les lieux de prédilection des punaises, cafards et autres insectes du même genre. Les chambres sont peu meublées, un lit avec seulement le drap de dessous, un bidet ou un lavabo pour la toilette du client avant la passe et pour la toilette de la prostituée après la passe, et un tabouret pour les vêtements (celui-ci ne servant que rarement), rien de personnel car ce n’est qu’un lieu de travail et les filles n’ont pas forcément la même chambre chaque fois qu’elles montent avec un client. ” Et elle ajoute en note que le lavabo “ ne se trouve pas dans toutes les chambres ” et que cela reste jusque dans les années 1960-1970, le luxe de quelques privilégiées. “ D’où les problèmes d’hygiène, ” en conclut-elle. L’évolution sociologique du quartier et la concentration d’hôtels borgnes finit par désigner cette zone comme étant dévolue à la prostitution du plus bas étage dans la hiérarchie de cette activité : Belsunce devient un quartier « d’abattage » pour une clientèle de travailleurs immigrés. Et bien sûr, l’abattage est plus dur et moins rémunérateur pour les prostituées.

Qui tient les hôtels ? La rue Thubaneau est réputée pour être un lieu où sévissent les maquerelles, estime Carole Rossi-Gibert. Entre 1946 et 1976, douze des dix neuf hôtels borgnes que comptait la rue ont appartenu à des femmes. Des hommes tiraient-ils les ficelles ? L’une des taulières était divorcée et trois autres étaient veuves. Il semble difficile de conclure de façon certaine en présence de si peu d’informations. Si l’on tente un parallèle avec l’époque moderne, on constate que nombreuses étaient les maquerelles mais que l’on trouvait ou devinait aussi souvent la présence d’hommes à leurs côtés. Elles servaient en fait d’intermédiaires.

Les tenancièr-e-s tiennent scrupuleusement leurs comptes sur des registres se présentant sous la forme d’un livre. Carole Rossi-Gibert , qui a réussi à s’en procurer un le décrit ainsi : « Pour éviter tout problème avec la justice, ce document est codé. Il y a quinze numéros, qui représentent le nombre de femmes prostituées que peut accueillir l’hôtel. En règle générale, l’établissement reçoit une dizaine de filles. A côté des chiffres, on trouve des croix, qui représentent le nombre de passes faites par chaque fille. Pour éviter toute erreur, dans un sens comme dans l’autre, chaque client paye la chambre directement à la patronne. Mais il peut arriver pour plus de discrétion que ce soit la prostituées qui paie la chambre en fin de journée. De quelque manière que cela se passe, la patronne note chaque montée. Pour la même raison, certains hôteliers avaient un code pour les heures. Ainsi, tenaient-ils au courant le proxénète du rendement de sa gagneuse. A chaque jour, une nouvelle page. » [13] Les proxénètes peuvent recruter les tenancières parmi les anciennes prostituées. Cette fonction, qui consiste à faire de la médiation sociale entre la police, le client, la prostituée et le souteneur éventuel est considérée comme très importante dans l’organigramme de l’entreprise.

Les tenancier-e-s emploient aussi des guetteurs, appelés “ gaffes. ” Ceux-ci se postent à chaque extrémité de la rue et préviennent les tenancièr-e-s de l’arrivée d’une descente de police par exemple. Selon Madame G., ex-prostituée rue Thubaneau et témoin auditionée par Carole Rossi-Gibert, cette fonction est tenue par des travestis ou des prostituées à la retraite, logés et nourris en échange de leurs services. Ces dernières guettent plutôt à la fenêtre. Les travestis remplissent aussi occasionnellement une autre fonction : les femmes y ont recours lorsque le client demande « une spécialité » qu’elles ne peuvent ou ne veulent pas faire. Elles prélèvent alors une commission sur la passe cédée au collègue.

Si les tarifs pratiqués sont évidement parmi les plus bas du marché, Carole Rossi-Gibert observe qu’entre 1962 et 1992, ils ont tout de même augmenté de 30 % par an en moyenne et ce, compte-tenu des dévaluations intervenues au cours de cette période et du taux d’inflation très élevé jusqu’aux années 1980. Elle estime qu’une prostituée - qui bénéficie d’une clientèle régulière à laquelle s’ajoute la clientèle fluctuante de ceux qui changent continuellement de personne - peut gagner jusqu’à dix fois le SMIG. [14] La durée ordinaire de la passe semble être le quart d’heure mais dans le cas de la prostitution d’abattage, elle n’excède pas cinq minutes. La location à « la nuit » ne dépasse généralement pas deux heures sauf dans le cas de la prostitution de luxe. Si l’on considère les témoignages des prostituées sorties de la prostitution (le plus souvent grâce à l’aide d’une association telle que le Mouvement du Nid, par exemple), on peut légitimement s’interroger sur la réalité de ces gains pour les prostituées. L’abattage n’est pas réputé rapporter beaucoup aux prostituées. Ce qui est certain en revanche, c’est que ce trafic rapporte gros aux proxénètes qui les exploitent. D’où les prostituées viennent-elles ? D’après le registre codé, des lettres majuscules correspondant aux cinq continents (A pour Afrique, Y pour Amérique, E pour Europe) indiquent sommairement leur provenance. Les Américaines sont en fait des Antillaises. Les Asiatiques ne sont pas encore représentées à cette époque. Ces femmes ne restent que trois à six mois sur le même site car le roulement est très rapide. Les tenancièr-e-s se procurent des femmes différentes et très typées : noires, métis, rousses, blondes et brunes. Ces femmes ne se prostituent pas sur leur lieu de naissance ni là où habitent leurs familles afin d’éviter les scandales et les fugues. [15]

Les fermetures administratives : Au début des années 1970, la lutte contre le proxénétisme est réelle et les fermetures d’hôtels se multiplient tandis que pleuvent les amendes. C’est que la France qui a pourtant ratifié la convention de Genève en 1960 reste par bien des aspects dans une logique réglementariste.

2. L’histoire de la prostitution explique en partie les phénomènes observés :

La loi du 13 avril 1946 a aboli les maisons closes mais non la prostitution. Celle-ci s’exerce donc depuis lors dans les hôtels borgnes. La prostitution n’est pas un délit et ne l’est plus depuis l’Ancien Régime qui était prohibitionniste pour des raisons religieuses : la prostitution est devenue une simple question de voirie laissée à l’appréciation des maires. Mais le racolage reste un délit. Or, à cette époque, il est difficile de racoler ailleurs que dans la rue (la répression s’exerce aussi sur les petites annonces et ni les « minitels roses, » ni les sexes shops équipés de peep-show, ni les téléphones mobiles ni les sites pornographiques Internet ni les saunas spécialisés n’existent encore) . De ce fait, les prostituées se font embarquer par la police en raison de leur simple présence sur le trottoir. Aussitôt certain-e-s regrettent le bordel d’antan (surtout les proxénètes à mon avis). Par ailleurs, la loi a institué un fichier sanitaire et social qui s’est substitué au fichier de police en vigueur pendant la période réglementariste sous prétexte d’un contrôle sanitaire. En effet, l’article 5 de la loi du 9 avril 1946, abolissant les maisons closes, prévoyait, avec un humour probablement involontaire, que les registres et fiches existants seraient détruits au fur et à mesure qu’un fichier national sanitaire et social aura été établi. Cette disposition, qui empêcha, jusqu’à son abolition en 1960, la France de ratifier la convention en faveur de « la répression de la traite des êtres humains et l’exploitation de la prostitution par autrui, » adoptée le 2 décembre 1949, par l’Assemblée générale de l’O.N.U. constituait bien l’essentiel de ces textes. « Cette disposition législative revenait dans les faits à faciliter l’emprise exercée sur le milieu et surtout à empêcher les femmes de disparaître. L’instauration du fichier, qui ne sera confidentiel qu’en théorie, en gênant ce qui constituait jusqu’alors pour les prostituées le plus efficace moyen de libération, c’est-à-dire la possibilité de changer de vie ou de se fondre dans la population d’une grande ville pour tenter de se réinsérer dans la société constitue le raffinement suprême des procédures panoptiques. Les fiches sont établies en deux exemplaires ; le premier est destiné au ministère, le second à l’administration locale ; il suivra éventuellement la prostituée dans ses pérégrinations, » souligne très justement Alain Corbin. [16]

Cette contradiction apparente n’étonne guère. En effet, dans le contexte de la Libération, non seulement la France n’était pas abolitionniste, mais cette période peut être considérée comme l’apogée du sanitarisme. Porte-parole d’un groupe d’abolitionniste, Marthe Richard demande la fermeture des maisons closes parce que celles-ci réduisent les femmes en esclavage. Et elle l’obtient parce que la question de la fermeture des dites maisons se résume à une simple question d’épuration. En effet, de nombreux tenanciers se sont compromis avec le régime de Vichy et avec l’occupant. [17] Outre, les bordels, réquisitionnés par l’ennemi pour les besoins de la troupe, - de véritables modèles de sanitarisme dernier cri, organisés à l’Allemande -, certains patrons se montrent accommodants et profitent des faveurs de la Kommandantur. Cinq à six cents femmes ont signé des contrats avec l’ennemi pour aller se prostituer dans des pays sous domination allemande ; des comptes bancaires sont régulièrement alimentés par les armées d’occupation. [18] A la Libération, les tenanciers sont touchés par la taxation des profits illicites réalisés pendant la guerre et des préfets s’appuient sur la circulaire d’avant-guerre du pasteur Vallery-Radot pour multiplier les fermetures de bordels. D’autres prennent le prétexte de cette collusion avec l’ennemi. Ainsi s’explique sans doute la position apparemment saugrenue du député Amiot dont la pensée demeure résolument néo-réglementariste : puisque les bordels sont assimilés à des entreprises et que leurs directeurs ont collaboré avec l’ennemi, ils doivent être nationalisés. Outre, que les conceptions réglementaristes ne sont plus admises depuis longtemps par l’opinion publique, c’est aussi oublier que les nationalisations ont pour objectif primordial de doter la France des moyens d’une reconstruction plus rapide. En 1960, la France décide enfin d’abandonner le fameux fichier sanitaire et social. Le monde de la prostitution espère enfin pouvoir vivre librement. A Marseille, le fait que la législation de 1946 n’ait jamais été appliquée en Algérie où les [19] fonctionnaient pour l’armée les renforce dans cette conviction. Au contraire, un décret n°60-1247 du 25/11/1960 institue pour les personnes « dont l’attitude sur la voie publique est de nature à provoquer la débauche » une amende assortie d’une éventuelle peine de 10 jours à un mois d’emprisonnement. Dans les faits, l’exercice de la prostitution devient très difficile. En outre, la loi prévoit également une lutte accrue contre le proxénétisme. Les vraies contradictions de cette situation réglementaire résident dans l’insuffisance des moyens mis en œuvre par les pouvoirs publics en matière de réinsertion des personnes prostituées : cinq centres dans cinq départements seulement lorsqu’il en aurait fallu un par département. [20] La chasse au proxénétisme atteint son apogée dans les années 1972-1975 : de nombreux hôtels ferment pour proxénétisme hôtelier et les amendes se multiplient. Les proxénètes vont en prison mais ce sont les prostituées qui payent les lourdes amendes de leurs souteneurs. A partir de 1974, pour parer la fermeture des hôtels borgnes, elles se réfugient dans des studios loués ou achetés à plusieurs. Mais elles tombent alors sous l’inculpation de « proxénétisme mutuel. » En outre, non seulement elles continuent d’être fichées par la police, mais depuis les années 1970, le fisc leur réclame l’acquittement de l’impôt sur le revenu au titre des bénéfices non commerciaux. Et les amendes et les redressements fiscaux continuent de pleuvoir... Certaines vont en prison pour impayés...

En 1975, cette situation provoque leur révolte. Rue Thubaneau, les prostituées demandent la réouverture des hôtels de passe tout en redoutant la réouverture des maisons closes que le docteur Peyret avait déjà tenté de rétablir en 1967 sous prétexte de contrôle sanitaire. Mais les députés non plus n’avaient pas voulu de ce projet. [21] D’anciennes prostituées marseillaises écrivent au Ministre de la Santé (sic) pour exposer leurs déboires. Comme les prostituées Lyonnaises qui ont lancé le mouvement, elles revendiquent la libre circulation dans la rue et la reconnaissance de leur « métier » comme profession libérale. Certaines demandent à être « reconnues d’utilité publique. » Le « dossier » commence alors de longues pérégrinations d’un ministère à l’autre. Le ministre de l’Intérieur, M. Poniatowski, fait les comptes et s’en prend aux proxénètes accusés de conduire la révolte. [22] Le ministre de la qualité de la vie, M. Jiarrot dénonce les « effets pervers » de la loi de 1946. Françoise Giroud, « Ministre de la Condition féminine, » refuse évidemment le dossier car « la prostitution est le produit direct de la condition masculine et non de la condition féminine. Nous ne contribuerons ni les uns ni les autres, à adoucir leur condition en acceptant comme une fatalité que les unes s’asservissent pour que les autres se distraient... » [23] Finalement, le dossier échoue chez Simone Weil, Ministre de la Santé, qui finit par l’accepter : après tout, ne s’agit-il pas d’une question de santé publique ? Le gouvernement nomme un parlementaire, Guy Pinot pour étudier la question. Les recommandations contenues dans le rapport de celui que les média surnomment immédiatement « Monsieur prostitution. » sont plutôt d’inspiration abolitionniste. Guy Pinot voudrait faciliter la réadaptation et la réinsertion des personnes prostituées. [24] La France rigole et ce rapport ne sera suivi d’aucun effet. Pendant ce temps les prostituées occupent l’église des Réformés et “ tous les commerçants de la rue Thubaneau se collectent pour leur monter à manger et les journaux. « C’était normal, la rue ne vivait que grâce à elles, ” dira un témoin à Carole Rossi-Gibert, [25] laquelle explique plus loin qu’à la suite de ces fermeture d’hôtels et de studios, la rue Thubaneau a complètement changé de physionomie. Désormais la rue est sale, les « studios » ne sont plus entretenus du tout et les femmes qui vivent dans la prostitution ont des conditions d’existence encore plus lamentables qu’avant la fermeture des hôtels-borgne. Certains immeubles sont si vétustes qu’ils menacent de s’effondrer. En apparence les prostituées sont plus discrètes parce que cachées et moins nombreuses. Mais la rue Thubaneau n’a pourtant rien perdu sa réputation car la drogue a pris la relève de la prostitution ; la situation continue évidemment de se dégrader.

Ce n’est donc que très récemment, que le quartier de Belsunce a été progressivement abandonné à la prostitution et à la drogue. Aujourd’hui rénové, ce quartier devrait pouvoir retrouver au moins, souhaitons-le, une partie de son lustre d’antan. Qu’en sera-t-il de la gestion politique du phénomène prostitutionnel ? La France continue de louvoyer entre mesures d’inspiration réglementaristes, [26] abolitionnistes [27] ou même prohibitionnistes [28] tandis que l’Europe (Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Grèce, Catalogne et, plus loin, en Australie) prône un retour au réglementarisme pur et dur.

Il n’est pas certain que nous ferons l’économie d’un retour au réglementarisme, le sida n’étant probablement plus l’argument décisif en la matière. En effet, les revenus de la prostitution sont si élevés qu’il est difficile pour un Etat soucieux d’améliorer son équilibre budgétaire de ne pas considérer ces revenus aujourd’hui qualifiés d’argent sale et qui, par le seul effet de la légalisation, seraient propres et plus abondants. Cette tentation a été franchie par le Bureau International du Travail lorsqu’il a proposé en 1998 d’inclure dans le calcul du PIB les produits du commerce du sexe. Où les nouveaux bordels s’implanteront-ils ? A suivre...

vendredi 24 février 2006, par Annick Riani

P.-S.

Bibliographie sommaire : Sur la prostitution à l’époque contemporaine :
- Corbin (Alain). - Les filles de noces. Misère sexuelle et prostitution aux XIXème et XXème siècles- Paris, Aubier, 1978.
- Legardinier (Claudine). -
- Montreynaud (Florence). - Amours à vendre. Les dessous de la prostitution. - Glénat, Turin, 1993.
- Riani (Annick). - Déconstruire le masculin - dans Femmes-Info n°85, 1999.
- La prostitution aujourd’hui. Au marché du sexe : enjeux économiques, politiques et humains. - 5è Université du Cri, Artigues près Bordeaux, novembre 1997. Sur Marseille :
- Attard-Maraninchi (M.-Fr.). - Prostitution et quartier réservé à Marseille au début du XXème siècle. - dans Marseillaises. Les femmes et la ville, Editions Côté-femmes, Paris, 1993.
- Attard-Maraninchi (M.-Fr.). - Les filles du port. Des Marseillaises “ pas comme les autres. ” - Marseille n°166°, mars 1993, 1993.
- Mireur (H). - La prostitution à Marseille. Histoire, administration et police, hygiène. - Paris, E. Dentu et Marseille, Libr. Marseillaise, 1882.
- Provost (Marcelle). - Trafics de femmes, violence et exploitation sexuelle. - Communication du Mouvement du Nid présenté au V Forum des Femmes de la Méditerranée à Athènes en octobre 2003.
- Riani (Annick). - Pouvoirs et contestations. La prostitution à Marseille au XVIIIème siècle (1640-1830). - Aix-en-Provence, thèse de doctorat, dactyl., 1982.
- Riani (Annick). - Le Grand Renfermement vu à travers le Refuge de Marseille. - Provence Historique, tome XXXII, fasc. 129, 1982, 283-294.
- Riani (Annick). - Les espaces de prostitution à Marseille au XVIIIIème siècle. - dans Marseillaises. Les femmes et la ville, Editions Côté-femmes, Paris, 1993.
- Riani (Annick). - La répression de la prostitution à Marseille sous l’Ancien Régime. - Marseille n°166°, mars 1993, 1993.
- Rossi-Gibert (Carole). - Regard sur la prostitution à Marseille de 1946 à nos jours. - Maîtrise d’histoire, Université d’Aix-Marseille 1, 1992-1993, troisième partie.
- Témime (Emile). - Marseille transit : les passagers de Belsunce. - Autrement, collection Français d’ailleurs, peuple d’ici, n°79, janvier 1995, p. 24. - Vovelle (Michel). -

Notes

[1] Autrement, collection Français d’ailleurs, peuple d’ici, n°79, janvier 1995, p. 24.

[2] Témime, op. cité.

[3] Témime, op. cité, p. 31.

[4] Se reporter à la bibliographie.

[5] Riani (Annick). - Les espaces de prostitution à Marseille au XVIIIIème siècle. - dans Marseillaises. Les femmes et la ville, Editions Côté-femmes, Paris, 1993.

[6] Riani (Annick). - Pouvoirs et contestations : la prostitution à Marseille au XVIIIème siècle. - Doctorat de 3ème cycle, Aix-Marseille 1, 1981.

[7] Actuellement place des halles Charles Delacroix à Noailles.

[8] Michel Vovelle.

[9] Attard- Maraninchi (Marie-Françoise), op. cité, p. 177-178.

[10] Rossi-Gibert (Carole), op. cité, troisième partie.

[11] La Gazette du Midi des 16 et 17 juin 1831.

[12] Pour la première fois en 1838, l’Indicateur Marseillais, mentionne le 25 de la rue Thubaneau comme étant un établissement de bains appartenant à M. Jumelin.

[13] op. cité, p. 116.

[14] Op. cité, p. 120.

[15] Rossi-Gibert (Carole). - Regard sur la prostitution à Marseille de 1946 à nos jours. - Maîtrise d’histoire, Université d’Aix-Marseille 1, 1992-1993, troisième partie.

[16] Corbin (Alain). _ Les filles de noces. Misère sexuelle et prostitution aux XIXème et XXème siècles- Paris, Aubier, 1978, p. 509.

[17] Le régime de Vichy avait doté l’Amicale des Maîtres et MaÎtresses d’Hôtels meublés de France et des Colonies, constituée avant guerre, du cadre corporatif qui lui manquait et l’Amicale avait obtenu le rattachement au Comité d’Organisation professionnelle de l’Industrie hôtelière, (au même titre que les asiles de nuit et les maisons de vieillards rétribués), qu’elle réclamait. Le régime de Vichy considérait donc les maisons closes comme des commerces et il avait autorisé les tenanciers à former des sociétés en commandite ou anonymes. Une liste officielle en avait été publiée et certaines affaires avaient été cotées en bourse. Fiscalement assimilés à des établissements de spectacle de troisième catégorie par la loi du 31 décembre 1941, les bordels étaient même imposables et, le produit de l’imposition était mis à la disposition des communes.

[18] Mais, lorsque le bruit courut que certaines femmes contaminaient volontairement les soldats ennemis, une ordonnance de la Wehrmacht (16 décembre 1942) punit des travaux forcés les coupables de ce crime.

[19] BMC Bordels militaires de campagne.

[20] Rossi-Gibert (Carole), op. cité, p. 182. Bouches-du-Rhône, de la Gironde, de l’Hérault, du Nord et du Rhône.

[21] En 1978, Joël Le Tac, député de Paris, dépose à son tour une proposition de loi relative à « l’exercice de la prostitution » prévoyant la réouverture des bordels. Cf. Le Monde Dossiers et Documents, article de Bruno Frappat du 6 décembre 1976. Référence citée par Carole Rossi-Gibert, op. cité, p. 189. Il s’agissait d’établir des bordels municipaux gérés par un fonctionnaire chargé de veiller à un contrôle médical très strict, selon un régime, parait-il, analogue à celui de la Belgique. L’annonce de cette mesure provoqua un tollé dans le milieu des prostituées.

[22] La prostitution rapporte six à sept milliards de francs par an. Plus que le tiercé. Citation dans op. cité, p. 164.

[23] Citation rapportée par une informatrice de Carole Rossi-Gibert, op. cité par 161. Celle-ci, Madame C., s’est prostituée pendant 26 ans et cherche à sortir de la prostitution.

[24] Guy Pinot proposait cinq grandes mesures :

- Suppression du délit de racolage pour seule présence d’une prostituée dans la rue ;

- Lutte contre le proxénétisme et rejet de la réouverture des maisons closes ;

- Possibilité de bénéficier d’un régime social semblable à celui des autres contribuables (sécurité sociale au titre « d’inactifs, » accès aux prestations familiales et à l’assurance volontaire vieillesse). Il n’était toutefois aucunement question de reconnaître la prostitution comme un « métier. » Donc pas de régime spécial pour les prostituées.

- Instauration de mesures administratives de nature à favoriser leur réadaptation et leur réinsertion sociale.

[25] Op. cité, p. 173.

[26] Il faut noter la très grande banalisation de la prostitution. Les structures de prévention et d’aide à la réinsertion des personnes prostituées prévues par la Convention de Genève n’ont jamais été mises en place et, dans les années 1990, l’Etat français a sous traité ces actions avec des associations dont les positionnement idéologiques par rapport à la prostitution sont très variés. Ces associations sont subventionnées « sur projet » comme n’importe quelle association aujourd’hui sur une ligne budgétaire affectée à la lutte contre l’exclusion sociale en général. Par ailleurs, les associations qui émargent sur les lignes budgétaires de type « sanitaire et social » sont les mieux subventionnées. On peut résumer la situation en disant qu’actuellement, les pouvoirs publics ne subventionnent plus les actions de prévention contre la prostitution. Seule est prise en compte la lutte contre les « maladies sexuellement transmissibles. » Ces choix budgétaires placent la France dans un positionnement réglementariste.

[27] Dans son esprit la loi dite « de sécurité intérieure » de 2002 veut décourager les réseaux d’introduire des personnes prostituées en France. Et la lutte contre le proxénétisme reste une priorité. Toutefois, le nombre de policiers affectés à cette tâche est de dix-huit seulement sur l’ensemble du territoire national. (Source : Mouvement du Nid). En outre, la loi de 2002 a interdit le clientélisme avec des personnes prostituées mineures, ce qui constitue une innovation importante. Mais la pénalisation du client d’abord envisagée ait été finalement écartée.

[28] La pénalisation du racolage passif positionne la France à la frange des pays prohibitionnistes.

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