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Brève publiée dans Femmes Info

Geneviève Fraisse

Dossier Femmes en politique ? Article paru dans Femmes info

Dossier : Femmes en politique

Germaine Poinso-Chapuis :

Du féminisme à la politique

Germaine Poinso-Chapuis On peut définir Germaine Poinso-Chapuis comme une humaniste, une modérée hostile à toute entrave à la liberté, mue par des valeurs de solidarités chrétiennes. Idéal qui ne se départit jamais d’un solide pragmatisme qu’elle revendiquait. Car cette femme de grande conviction était d’abord une femme d’action. Militante féministe active, cette figure féminine de la IVè République n’était toutefois pas promise à un avenir politique. Son parcours et son action politiques s’expliquent largement par un contexte historique difficile et prometteur.

Article paru dans Femmes info n°82, printemps 1998.

Une entrée timide, par surprise, mais non par hasard :

C’est par féminisme que cette suffragiste convaincue avait adhéré, vers 1922, au Parti démocrate populaire, un parti catholique social. Avocate, elle était déjà, bien avant guerre, secrétaire générale d’une importante association, présidée par Me Vidal-Naquet, dont le but était la défense des enfants traduits en justice. Résistante, elle appartint, dès août 1944, au Comité départemental de libération et, le socialiste Gaston Defferre, son compagnon d’armes, la fit mander (sans qu’elle eut rien sollicité) pour siéger à la Délégation Municipale Provisoire [1] en qualité de vice-présidente et de Déléguée au sein de quatre commissions.

Les clivages idéologiques traditionnels s’étant reconstitués dès 1945, G. Poinso-Chapuis adhéra au Mouvement Républicain Populaire qui ambitionnait de rassembler les chrétiens catholiques modérés dans un parti de gouvernement homogène. [2] A la prière d’amis politiques en quête d’une personnalité suffisamment charismatique pour conduire leur liste à la victoire, l’éloquente avocate d’affaires se présenta aux élections constitutionnelles d’octobre 1945. Élue, elle songea aussitôt à démissionner lorsqu’elle apprit qu’ils n’étaient que deux élus provençaux. Elle accepta finalement de siéger mais, dans son esprit, cette activité parlementaire ne constituait qu’une situation temporaire. Pourtant, cet engagement politique devait durer 13 ans. En effet, les Français ayant désapprouvé le premier texte constitutionnel, elle dut se représenter aux élections constitutionnelles du 2 juin 1946. Élue, elle apprenait avec stupeur, le 22 novembre 1947, par un coup de téléphone nocturne, que le Président du Conseil, Robert Schuman (MRP), l’avait nommée ministre « à la famille, à la population et à la santé ». Pour la première fois, en France, une femme, accédait au rang de ministre de plein exercice. G. Poinso-Chapuis sollicita ensuite deux nouveaux mandats à la députation (1951 et 1956).

Les choix politiques de Germaine Poinso-Chapuis reflètent aussi le contexte historique de l’époque

Germaine Poinso-Chapuis Le premier travail de la ministre résida dans l’organisation de la survie et de la reconstruction d’un pays entièrement ravagé par la guerre : aux pillages et aux spoliations de l’occupant, s’étaient ajoutées les destructions causées par les combats, les bombardements et les sabotages. La question du logement et des taudis, dont les conséquences sur la santé étaient graves, ne fut pas résolue avant longtemps. Le bilan humain de la guerre était terrible et parmi les survivants, on comptait nombre de blessés, d’invalides, de personnes psychologiquement meurtries. Des familles s’étaient trouvées déstructurées et nombreux étaient les orphelins et les enfants livrés à eux-mêmes, en état de souffrance physique et psychique. Les difficultés quotidiennes s’étaient presque accrues à la libération et, loin de disparaître immédiatement après la fin des hostilités, les cartes d’alimentation n’avaient pas disparu avant la fin 1949. Chargée du ravitaillement à Marseille, G. Poinso-Chapuis disposait d’une expérience de terrain lorsqu’elle fut nommée ministre. Le pain quotidien demeurait alors une véritable obsession pour les français affaiblis par les privations et les fatigues endurées. Dans les grandes villes, au printemps 1945, un tiers environ des enfants souffrait de troubles de croissance, 70 % des hommes et 55 % des femmes avaient maigri. Les nourrissons pâtissaient des conséquences du rationnement. Le lait, (si souillé qu’il était quasiment inconsommable pour eux) était introuvable, sauf chez les éleveurs, et le lait des mères, sous-alimentées ou malnutries, épuisées par les privations, n’était plus nourrissant. La farine à bouillie, le sucre, manquaient. Chez les ouvriers, trop pauvres pour se fournir au marché noir et chez les étrangers sans parents à la campagne, on avait faim. Le froid (la crise du charbon était terrible), qui favorisait le regroupement familial, et aussi la concentration des microbes, engendra des épidémies. La désorganisation d’une partie des services médicaux consécutive à la guerre aggravait encore la situation. Grandes étaient les difficultés mais immense était aussi l’espoir et nobles les ambitions collectives : le Gouvernement Provisoire de la République Française promulgua en 1945 des ordonnances visant à instaurer une politique familiale cohérente et suivie et, dans le contexte d’un monde à construire, l’action de G. Poinso-Chapuis traduit un élan national, la volonté et la possibilité de pratiquer dans la paix retrouvée une politique véritablement nouvelle. La ministre pouvait espérer dans la création de la Sécurité sociale tandis que le général de Gaulle recherchait « la troisième voie » ...

Un large champ d’intervention politique : Si le nom de G. Poinso-Chapuis reste attaché à une politique en faveur des handicapés et des inadaptés et si l’action « médico-sociale » constitue , conformément aux vœux des féministes de son temps, son domaine de prédilection, G. Poinso-Chapuis a beaucoup travaillé aussi en économie (opposition aux nationalisations des biens mis sous séquestre à la libération mais aussi action contre les ententes industrielles, action en faveur de la construction européenne, de la décentralisation, de la politique d’aménagement du territoire, de l’échelle mobile des salaires, par exemple) et en politique étrangère (action commerciale favorable au développement des colonies, condition de leur émancipation politique, par exemple).

Ministre, G. Poinso-Chapuis voulait obtenir la création d’un grand ministère que l’on osait plus appeler de la famille mais qui devait en couvrir les besoins sanitaires et sociaux. Elle y a investi toute son énergie parce qu’elle pensait, comme le MRP que la famille (traditionnelle) était la base de la société. Elle voulait mener une politique qu’elle qualifiait de « familialiste. » [3] Ce grand ministère devait être un outil assez puissant pour coordonner les structures nouvelles d’assurances et de redistribution des revenus créés par les ordonnances de 1945, en sorte d’instaurer une véritable politique de santé publique, fondée sur le « dépistage » et la prévention. Les grands axes de sa politique ministérielle furent l’application de l’ordonnance relative à la protection maternelle et infantile ; la création, la modernisation et la réorganisation de dispensaires pour lutter contre les maladies vénériennes, [4] les maladies infectieuses dont la très redoutable tuberculose, [5] le cancer ; la création de dispensaires d’hygiène mentale, de centres d’orientation scolaires, de centres spécialisés en faveur des handicapés et de l’enfance inadaptée ; la réforme législative nécessaire à une grande réforme hospitalière sans laquelle aucune politique de santé publique n’était envisageable ; la prévention et l’éducation dans tous les domaines : (campagnes de vaccination, importation et fabrication des premiers antibiotiques, campagne de presse et éducation scolaire en faveur de l’hygiène, lutte antialcoolique) ; la dotation du pays en moyens techniques : encouragements à la recherche médicale, à la production des laboratoires ; l’organisation des professions sanitaires et sociales.

La ministre s’est heurtée à la situation financière et internationale :

Ses échecs s’expliquent largement par les dures années de la reconstruction. Les caisses de l’État étaient vides. Cette situation, à laquelle s’ajoutèrent immédiatement le coût des guerres coloniales et les tensions de la guerre froide, exigea, malgré le Plan Marshall, la fixation de priorités. Le Ier plan, exécuté entre 1948 et 1953, posait qu’il fallait moderniser l’équipement économique pour être compétitif et exporter. Dans ces conditions la restauration du secteur sanitaire a été délibérément reportée à une date ultérieure.

La seconde difficulté tient à ce que les notions de programmes et de plans directeurs devaient être précisées et que les structures administratives étaient inadaptées. Ainsi le plan d’action sanitaire du pays échappait-il au ministère de la santé. Car la Sécurité sociale, organisme d’assurance destiné aux travailleurs salariés, était rattachée au ministère du travail et les crédits étaient éparpillés entre les deux ministères. Or, il était impensable que la sécurité sociale supportât seule la charge du financement des hôpitaux, abandonnés dans un état de vétusté et de ruine inimaginables aujourd’hui. [6]

La troisième difficulté provient aussi du manque, voire de l’absence de volonté politique d’aboutir. Les gouvernants n’ont pas pris conscience de la nécessité d’une intervention financière incitatrice en faveur d’une rénovation profonde du système hospitalier avant le IIè plan (1954-1957). Cette absence de volonté politique réelle est claire en matière de lutte antialcoolique par exemple.

Des succès assez minces à court terme :

G. Poinso-Chapuis a obtenu quelques succès immédiats et visibles dans la lutte contre la tuberculose qui accomplissait alors des ravages. Elle a arraché le vote de la loi sur la répression des alcooliques dangereux en 1955. Elle a soutenu efficacement l’Entraide, française dont le fonctionnement était menacé par l’absence de crédits en 1948, et elle a provoqué la création de l’Union Nationale des Associations Régionales. Le texte d’août 1949 en faveur des aveugles et des grands infirmes lui doivent évidemment quelque chose.

Si l’extraordinaire oratrice n’a pas atteint immédiatement les résultats auxquels elle aspirait, le pays a recueilli les fruits plus tardifs de sa politique car elle a fait démarrer des processus d’évolution, notamment en matière de réforme hospitalière et de lutte antialcoolique. A Marseille, par exemple, la ministre avait pris les mesures nécessaires à la restructuration complète de l’Assistance publique et une proposition de loi fut votée le 30 décembre 1952. Elle était ensuite intervenue personnellement auprès du ministre des finances, René Mayer pour que les crédits nécessaires à la reconstruction des hôpitaux de Marseille fussent débloqués. Et la réforme hospitalière vit finalement le jour, en mai 1958, lorsque B. Chenot, ministre de la santé, instaura enfin, par ordonnances, des réformes inspirées des mesures préconisées par Noël Barrot, lesquelles reprenaient largement tous les travaux antérieurs, dont ceux de la ministre. [7]

Les peaux de banane du MRP et de Paul Ricard :

G. Poinso-Chapuis a été tenue pour responsable de la chute du Cabinet Schuman en raison de la promulgation des décrets, dits Poinso-Chapuis, favorables à l’enseignement libre qu’elle jugeait inopportuns mais qu’elle fut contrainte de contresigner par solidarité ministérielle et après coup.

Les causes de sa défaite aux élections législatives de 1956 paraissent diverses : usure du pouvoir certes, mais surtout, succès de la nouvelle formation gaulliste (RPF) et lutte intransigeante et inlassable contre l’alcoolisme. Les libéraux avaient vainement attendu que la ministre déréglementât davantage la législation antialcoolique instaurée par Vichy et, à Marseille, le puissant pastissier Paul Ricard avait libéré ses ouvriers pour les dépêcher aux réunions publiques de la candidate avec mission d’organiser des chahuts. Or, Paul Ricard, qui incarnait la réussite personnelle et la promotion sociale, était devenu un gros employeur pratiquant une politique salariale socialement avancée et jouissant d’une excellente réputation sur la place de Marseille. En outre, à l’époque, nul n’avait conscience de l’inéluctabilité de la lutte contre le fléau social réel que constituait l’alcoolisme (dont les femmes et les enfants subissaient ordinairement les conséquences) et toute tentative de limiter la consommation et la production d’alcools (fermentés ou distillés) tournait inévitablement à la relance du débat stérile entre les représentants des départements vinicoles et les autres. [8] Engagée très tôt en politique, syndicaliste, suffragiste, résistante, l’avocate arriva au pouvoir, jeune encore, à un moment où s’ouvraient des perspectives : l’esprit de la Résistance soufflait ; le général de Gaulle venait d’octroyer le suffrage universel ; les femmes étaient éligibles. Si G. Poinso-Chapuis parvint au pouvoir parce que des hommes l’avaient sollicitée, elle mena courageusement plusieurs campagnes électorales difficiles et elle eut à subir de mauvais coups. En matière de féminisme, elle dut aussi s’éloigner des positions du MRP opposé au travail féminin hors de la maison.

En 1959, à l’expiration de son mandat municipal, elle abandonna la politique. Cependant, son passage au ministère lui avait assuré l’expérience et la notoriété lui permettant d’accroître l’efficacité d’une action sociale ultérieure. Car elle conserva des relations étroites avec les élus dont elle sollicitait des interventions en faveur du Centre régional à l’enfance et à l’adolescence inadaptée.

jeudi 27 avril 2006, par Annick Riani

Notes

[1] Edouard Daladier, qui détestait le Maire, Henri Tasso, avait fait mettre Marseille sous tutelle après l’incendie des Nouvelles Galeries (oct. 1938). La députée demanda le retour à un régime de droit commun.

[2] La droite était discréditée par la collaboration, la gauche divisée et une coalition hétérogène formait le centre. Le MRP s’inscrit au centre droit, GPC se situant à sa gauche.

[3] Ruinée, la France a besoin de bras pour sa reconstruction. G.P.C. s’est toujours défendue d’avoir préféré la quantité à la qualité et elle a rejeté le « natalisme » (« lapinisme »). Pour elle, la primauté de l’homme est absolue : l’économie est au service de l’homme.

[4] Le texte du Dr Denis Cordonnier, qui ne brille ni par son humanité ni par son opportunité, mériterait à lui seul un article. Pour l’indispensable critique de l’action des gouvernements français à ce sujet, cf. l’ouvrage d’Alain Corbin, Les filles de Noce, Paris, Aubier, 1978, p. 509.

[5] La streptomycine arriva avec les G.I. Jusqu’à ce que la France en fabrique elle-même, puis jusqu’à ce que sa production soit suffisante, elle dut acquérir les antibiotiques aux États-Unis, et à prix d’or, alors qu’elle ne disposait pas de budget réel à consacrer à la santé.

[6] La question des hôpitaux marseillais nécessiterait un très long article à elle seule.

[7] Imbert (J.) (Ouvrage collectif).- Histoire des hôpitaux en France. - Toulouse, Privât, 1982,. p. 410.

[8] Les années 1954 et 1959 constituent en la matière des dates charnières parce qu’elles marquent la promulgation de séries d’ordonnances grâce à l’engagement personnel de deux hommes : d’abord celui de Pierre Mendès-France (qui paya lui aussi son courage de sa carrière politique) puis de celui de Michel Debré qui réussit à arracher une seconde série d’ordonnances grâce à la plus grande stabilité du régime de la Vè République et à la présence de son père, le Professeur Robert Debré, au Haut Comité de Lutte, d’Étude et d’Information sur l’Alcoolisme.