Cette conception a une longue histoire - que l’historien Paul Allard a bien voulu retracer pour nous - et elle n’a profondément évolué qu’au début des années 1970 avec l’irruption d’un féminisme dissident du gauchisme qui permit la critique de la dépendance maternelle et marqua le développement futur des idées sur la petite enfance cependant qu’une génération de femmes plus instruites exigeait son indépendance économique. Le débat sur les modes de garde de la petite enfance fit rage mais, progressivement, grâce aux acquis juridiques et culturels du féminisme, la famille évolua et “ désormais, constate le sociologue Gérard Neyrand, un seul modèle prévaut, celui où dans la famille l’homme et la femme travaillent, sans que pour autant le travail féminin soit vraiment considéré au même niveau que celui de l’homme, car perdure - à côté des pesanteurs “ machistes ” du milieu professionnel - l’adhésion des femmes à ce que leur rôle (social) de mères leur confère de supématie, relationnelle dans le rapport à l’enfant. ” [1]
Il continue en effet d’exister une tension entre deux revendications contradictoires : celle d’une égalité professionnelle avec les hommes et celle d’un rôle prépondérant des femmes auprès des enfants. Car nombre de femmes ne veulent pas partager les tâches d’éducation avec leurs maris et compagnons. Quelquefois elles n’envisagent pas même la“ participation ” de ceux-ci à ces tâches. Telle cette employée d’une administration qui déplorait qu’un homme demande un congé le mercredi dans le cadre de la réduction du temps de travail. Les femmes n’avaient-elles pas déjà assez de peine à obtenir du chef de service la permission de s’absenter “ le jour des enfants ” ? Cet homme entrait en concurrence avec elles. Pourtant l’égalité des droits au sein du couple, la multiplication des séparations, la banalisation des mères célibataires, les progrès médicaux dans le domaine de la procréation ont fait émerger la question du père.
Nous avons donc choisi de nous intéresser à cette question que - signe des temps - un cinéma récent aborde sur un mode humoristique. Pourtant ces sympathiques“ papas poules ” sont encore représentés comme des figures d’exception... Si “ Trois hommes et un couffin, ” le film de Colline Serrault - a remporté un succès si vif auprès d’un vaste public, c’est sans doute d’abord parce qu’il montre des hommes occupés à prodiguer des soins à un nourrisson (un “ contre emploi ” en quelque sorte). L’attitude de la mère furibarde qui abandonne couffin et bébé au père qu’elle contraint à s’en charger en aura choqué plus d’une et probablement amusé quelques autres. Amusées et émues surtout : parce que d’abord désemparé le père partage cette charge éducative laborieuse avec deux copains qui se prennent d’une grande tendresse pour l’enfant. Alors le père peut-il légitimement s’occuper de son bébé ?
Nous avons d’abord posé à Paul Allard, historien de la famille, la question complexe de la naturalisation des genres en matière de parentalité. Discours relatifs à la maternité et à la paternité diffèrent, le premier s’inscrivant plutôt “ en creux ”, et si l’autorité paternelle paraît “ naturelle ”, elle s’appuie sur des fondements socio-politiques, la puissance sexuelle n’étant pas le symétrique des développements sur la capacité des femmes à enfanter . Interrogé à son tour Gérard Neyrand - dont les ouvrages récents ont très largement inspiré ce dossier - examine Les mésaventures du père dans ses aspects historiques, sociologiques et psychologiques. Désunions, “ 1, 3, 5 ”, [2] il est malgré tout des hommes en situation de s’occuper de jeunes enfants, comme dans le film cité plus haut. Sans compter ceux qui veulent profiter de leurs enfants avec leur compagne. Nous avons donc demandé l’avis d’une psychologue du développement sur “ La capacité des pères à s’occuper des enfants ” pour en terminer par la difficulté de “ Rester père après le divorce. ” Stéphane Dichev, président du Mouvement de la condition paternelle, nous fait part de son expérience de terrain. Il prône l’égalité, la parité et la médiation familiale tandis que Gérard Neyrand nous fait part de ses réflexions sur la question des enfants lors de la séparation. Hors dossier, Patricia Rossi, psychologue clinicienne pratiquant des entretiens avec des femmes chefs de famille au CODIF, s’attache à montrer comment le féminin se dégage parfois difficilement du maternel et laisse le père de côté.
Dans son numéro 89, dont le dossier était consacré à la difficile articulation entre vie professionnelle, vie familiale et vie personnelle, la rédaction de Femmes-Info montrait la violence des enjeux contenue dans les prises de position familialistes traditionnelles. “ Elles veulent tout et elles ne doivent plus choisir ” titrait alors un grand hebdomadaire généraliste de gauche. La réalité est beaucoup plus complexe : certaines femmes veulent tout assumer (tout en s’en plaignant) et d’autres voudraient bien pouvoir choisir, au moins de temps en temps. Des hommes estiment encore que le travail de la maison ne les concerne pas ou peu et d’autres voudraient pouvoir s’occuper de leurs enfants et s’investir davantage dans leur vie privée et familiale. Mais les rôles sociaux restent très figés. S’il y a des “ mères indignes, ” il est aussi, aux yeux de certain-e-s des “ pères qui en font trop, ” dont “ ce n’est pas le rôle ” et que l’on ne se prive pas non plus de critiquer et de montrer du doigt ! Ainsi des hommes se sont-ils plaints de manifestations de sexisme. Les politiques sociales doivent respecter le principe de la liberté de choix des individus. Choix exercés en fonction de goûts et de compétences acquises et non d’une contrainte sociale résultant d’une culture dominante (les prétendus effets de la Nature) c’est-à dire d’un rapport social de force entre hommes et femmes et entre familialistes et féministes. Parce que le féminisme passe par la parité, - la parité dans tous les domaines de la vie - nous avons délibérément choisi de parler des hommes dans leur rôle de pères.
