Garder bébé ou soigner papé ?
La question de la “ conciliation ” entre vie professionnelle et familiale, qui s’inscrit dans le droit fil des préoccupations natalistes, est généralement associée à la garde préscolaire ou périscolaire des enfants. Toutefois, la cristallisation du questionnement ou des revendications des familialistes sur cette seule question masque un double phénomène que les démographes n’hésitent pas à qualifier de changement majeur au regard de l’histoire démographique de l’humanité : non seulement le nombre des personnes âgées de plus de 60 ans va augmenter de 50 % dans les 25 prochaines années (cette augmentation devant être plus marquée parmi les personnes de plus de 80 ans), mais “ la génération sandwich ” (de 40 à 59 ans), souvent chargée des responsabilités de “ double assistance ” devrait constituer le groupe d’actifs le plus nombreux. Or, les femmes d’aujourd’hui travaillent et elles seront donc moins disponibles pour accomplir un travail familial “ informel ”, c’est-à-dire non rémunéré. L’éclatement de la famille et l’augmentation des familles monoparentales fragilise encore le réseau d’aides familiales traditionnelles. Faute d’une offre moindre “ d’aidant-e-s informel-le-s, ” voilà donc le fameux “ Etat Providence informel ” au bord de l’effondrement et nos gouvernants au bord de la crise de nerfs !
(Illustration : une pyramide des âges).
Tandis que le débat public tend à se réduire au “ parcours de combattantes ” des “ mamans ” travailleuses, le nombre d’adultes confronté-e-s à la dépendance physique ou intellectuelle de leurs parents augmente. Et la situation est d’autant plus préoccupante que nous ne souhaitons peut-être pas la mise en œuvre des mêmes politiques s’agissant des soins à dispenser aux personnes âgées ou aux enfants.
Concilier revient à attribuer ces tâches aux femmes
Si, avec la crise de l’emploi et le recul de l’Etat Providence, la garde des jeunes enfants est devenue un moyen d’ajustement de la relation famille-emploi dont les modalités relèvent des arbitrages individuels familiaux (Cf. ci-dessous, article d’Anne-Marie Daune-Richard), pourquoi les modalités d’assistance aux personnes âgées et dépendantes participeraient-elles d’une évolution différente ? Dans la perspective d’un modèle social réveillant les stéréotypes sociaux de genre, à quoi le “ libre-choix ” prôné par les tenants du néolibéralisme triomphant aboutira-t-il ? L’exclusion des femmes du marché du travail semble être l’issue la plus probable, au moins pour les moins fortunées, empêchées de “ déléguer ” ces tâches à des aides spécialisées. Car les différents Etats européens ont tendance à présenter les systèmes de garde et de soins publics comme coûteux pour la collectivité [1] et à encourager les systèmes de garde privés qu’ils envisagent comme un gisement potentiel d’emplois. Ainsi, globalement, la politique dite de “ conciliation ” est-elle marquée par une diminution des subventions destinées aux structures institutionnelles publiques de soins au profit d’aides ou de déductions fiscales en faveur des familles prestataires de services. Mais ces “ aides ”( qui constituent néanmoins aussi un certain progrès) n’interviennent qu’en complément et ne profitent évidemment qu’aux ménages assez aisés pour acheter une partie au moins des services qui leur sont indispensables. Le système comporte par ailleurs des risques pour les femmes puisque selon plusieurs études, la répartition de l’assistance à domicile se fait au détriment des femmes, en tant que bénéficiaires et prestataires de soins : l’on suppose sans doute que les femmes, même handicapées, sont davantage capables de “ s’adapter ” et que l’on peut se fier aux femmes mariées pour apporter leur aide à des cohabitants âgés.
Déléguer : la qualité des services au cœur du débat.
En France, les structures publiques d’accueil des jeunes enfants sont généralement jugées d’une qualité correcte mais trop onéreuse tandis que les institutions destinées aux personnes âgées sont trop souvent réputées pour leur mauvaise qualité. L’indispensable amélioration du confort de vie des personnes handicapées ou malades nécessite aussi une qualification des soignant-e-s trop peu abordée. Et cette qualité des services, soulignent plusieurs auteurs, est au cœur du débat : si des structures de mauvaise qualité peuvent entraîner, la pression sociale aidant, un reflux des femmes à la maison, des structures de bonne qualité peuvent au contraire favoriser l’emploi féminin. Pour certains, les stigmates attachés à des services de faible qualité peuvent s’avérer particulièrement puissants lorsque les stéréotypes de la femme vue comme prestataire de soins et de l’homme comme soutien de famille sont tenaces, aidant à garder les femmes à la maison et en dehors des forces de travail. L’offre de services de mauvaise qualité pourrait être un élément d’une option politique visant à ce que les soins informels soient dispensés, pour l’essentiel, par les femmes. Outre la formation et la qualification du personnel, l’attribution de droits formels à des prestations financières ou à un congé de travail au bénéficiaire de soins plutôt qu’à la personne qui les fournit, permet une amélioration du niveau des services. En revanche, l’attribution de droits formels aux membres de la famille a pour effet de renforcer le statut des femmes en tant que principales prestataires de soins.
Diversité des situations européennes :
Les politiques sociales conduites dans les différents pays de l’Union sont très variées et très complexes. S’il est impossible de rendre compte d’une vision d’ensemble, certains “ modèles ” s’opposent : ainsi, par exemple, celui de la Suède égalitaire ou celui de l’Autriche dans laquelle domine le modèle maternel (cf. encadré). Etudiant le traitement des questions familiales en Europe dans le cadre de la mission “ prospective de la famille ” confiée à Irène Théry, Claude Martin expose trois grandes typologies : celle des régimes d’Etat Providence, celle des “ gendered régims, ” et celle des droits individuels aux obligations familiales. Les deux dernières nous intéressent tout particulièrement : [2]
“ Les “ gendered regims ”
“ (...) Quand la typologie de G. Esping-Andersen [3] privilégie la question de la capacité des différents dispositifs de protection sociale d’émanciper le travailleur (en fait plutôt un travailleur travaillant à plein temps) de sa dépendance au marché du travail, [les féministes] insistent plutôt sur les liens entre Etat Providence, travail rémunéré et non rémunéré. [Elles] privilégient alors la division des rôles des sexes et un autre mode de stratification, celui du genre, qui s’ajoute aux inégalités de classes prises en compte par G. Esping-Andersen. Plus que la famille à proprement parler, il est question ici de la contribution féminine au Welfare et à la protection, sous la forme du travail gratuit. Dans cette perspective, les différents régimes d’Etat Providence sont lus comme offrant aux femmes plus ou moins de possibilités d’autonomisation par rapport au lien conjugal, mais aussi plus ou moins de protection contre les risques d’appauvrissement liés à cette autonomisation. Jane Lewis (1992) propose ainsi une nouvelle typologie. [4] Elle distingue :
• des pays comme l’Irlande ou le Royaume-Uni, voire l’Allemagne, où domine très nettement le modèle de M. Gagnepain (Male breadwinner model). Dans cette typologie, les droits sociaux des femmes sont presque exclusivement des droits dérivés (de ceux du mari), ou des prestations de “ deuxième classe ” (l’assistance par rapport aux prestations dites de “ première classe ”). La position de l’Etat consiste alors bien souvent à ne pas faciliter (voire à lutter contre) la présence des femmes sur le marché du travail et à renforcer les principes d’obligation au sein des ménages ;
• des pays, comme la France ou la Belgique, qui se préoccupent davantage de l’enfant dans leur dispositif de protection sociale en reconnaissant les femmes à la fois comme des parents (épouses et mères) et des travailleuses, ont développé un parental model ;
• des pays comme la Suède, qui reconnaissent une égalité formelle des hommes et des femmes comme citoyens à part entière. Ils ont promu un modèle de “ ménages à deux revenus ” (two breadwinner model), en supposant la socialisation et la professionnalisation des tâches de soins à la petite enfance.
“ Des droits individuels aux obligations familiales
“ Une autre perspective peut-être encore adoptée pour comparer les politiques sociales et familiales en Europe. Il s’agit d’analyser la répartition des responsabilités entre État et familles, au travers des obligations familiales, que ce soit entre parents et enfants, entre conjoints ou entre générations (grands-parents, parents, enfants). J. Millar et A. Warman [5] ont adopté cet angle dans une comparaison européenne récente (1996). Elles proposent de distinguer trois types de pays :
• Des pays, comme les pays scandinaves, où ces obligations sont minimales et où les prestations sont adressées à l’individu. Ainsi, les enfants ont des droits propres et l’aide aux personnes âgées n’est pas considérée comme relevant a priori de la famille. L’aide que les membres d’une famille s’apportent est une affaire de choix et non de devoirs, ce qui ne signifie pas que les individus ne s’entraident pas ;
• des pays comme la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la France, le Luxembourg, l’Irlande ou le Royaume-Uni, où les obligations sont formulées à l’échelle de la famille nucléaire (parfois simplement des parents vers les enfants, d’autres fois, comme en France, par exemple, dans les deux sens intergénérationnels). Cependant, il faut encore nuancer cette catégorie selon que l’on a affaire à des pays qui privilégient une forte division des rôles des sexes (modèle de M. Gagnepain), comme l’Autriche, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni ou l’Irlande, et considèrent donc que la prise en charge des enfants incombe principalement aux mères, ou à des pays comme la Belgique ou la France où l’État assume une part de responsabilité dans cette prise en charge par le développement de services (non parfois sans une arrière-pensée nataliste) ;
• enfin, les pays d’Europe du Sud, où les obligations s’appliquent au niveau de la famille élargie. Celle-ci est une source de protection et l’État s’attend à ce que ces obligations fonctionnent. En fait, pour ce qui concerne les enfants et les personnes âgées, il s’agit d’une protection essentiellement féminine. On trouve donc très peu de services, sauf pour les “ sans famille ”. ”
Claude Martin note qu’il serait naïf et illusoire de croire que les gouvernements instaurent des politiques parce qu’elles répondent aux attentes des populations. Elle signale aussi qu’il existe un moyen très simple de renvoyer les femmes aux “ valeurs initiales, ” celles des responsabilités privées dans le domaine de la protection des personnes : la stratégie consiste, écrit-elle, “ à ne rien prévoir comme solution de rechange. ”
Qu’on se le dise donc ! Nous ne pouvons plus faire l’économie des débats publics à ce sujet.
Automne 1999
