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Dossier Articulation vie professionnelle / vie familiale

La “ conciliation ” en question

Des femmes s’attachent à faire porter le débat public sur une “ conciliation ” entre vie professionnelle et vie familiale, confondue avec l’exercice de la parentalité. Cette confusion a une double conséquence négative : d’une part, elle renforce les représentations les plus traditionnelles de “ la ” femme vue comme l’épouse mère naturellement dispensatrice de soins et, d’autre part, elle occulte une autre question cruciale pour l’égalité hommes femmes : aujourd’hui déjà, et plus encore dans un proche avenir (25 ans), quelles solutions politiques trouverons-nous à la question sociale des soins à apporter aux personnes âgées dépendantes ? En période de retrait de l’Etat Providence, de crise de l’emploi et de vieillissement de la population, il semble que les féministes puissent trouver matière à nourrir quelques inquiétudes.

Dossier articulation vie familiale / vie professionnelle. Article paru dans Femmes-info n°87/88, 1999.

Garder bébé ou soigner papé ?

La question de la “ conciliation ” entre vie professionnelle et familiale, qui s’inscrit dans le droit fil des préoccupations natalistes, est généralement associée à la garde préscolaire ou périscolaire des enfants. Toutefois, la cristallisation du questionnement ou des revendications des familialistes sur cette seule question masque un double phénomène que les démographes n’hésitent pas à qualifier de changement majeur au regard de l’histoire démographique de l’humanité : non seulement le nombre des personnes âgées de plus de 60 ans va augmenter de 50 % dans les 25 prochaines années (cette augmentation devant être plus marquée parmi les personnes de plus de 80 ans), mais “ la génération sandwich ” (de 40 à 59 ans), souvent chargée des responsabilités de “ double assistance ” devrait constituer le groupe d’actifs le plus nombreux. Or, les femmes d’aujourd’hui travaillent et elles seront donc moins disponibles pour accomplir un travail familial “ informel ”, c’est-à-dire non rémunéré. L’éclatement de la famille et l’augmentation des familles monoparentales fragilise encore le réseau d’aides familiales traditionnelles. Faute d’une offre moindre “ d’aidant-e-s informel-le-s, ” voilà donc le fameux “ Etat Providence informel ” au bord de l’effondrement et nos gouvernants au bord de la crise de nerfs !

(Illustration : une pyramide des âges).

Tandis que le débat public tend à se réduire au “ parcours de combattantes ” des “ mamans ” travailleuses, le nombre d’adultes confronté-e-s à la dépendance physique ou intellectuelle de leurs parents augmente. Et la situation est d’autant plus préoccupante que nous ne souhaitons peut-être pas la mise en œuvre des mêmes politiques s’agissant des soins à dispenser aux personnes âgées ou aux enfants.

Concilier revient à attribuer ces tâches aux femmes

Si, avec la crise de l’emploi et le recul de l’Etat Providence, la garde des jeunes enfants est devenue un moyen d’ajustement de la relation famille-emploi dont les modalités relèvent des arbitrages individuels familiaux (Cf. ci-dessous, article d’Anne-Marie Daune-Richard), pourquoi les modalités d’assistance aux personnes âgées et dépendantes participeraient-elles d’une évolution différente ? Dans la perspective d’un modèle social réveillant les stéréotypes sociaux de genre, à quoi le “ libre-choix ” prôné par les tenants du néolibéralisme triomphant aboutira-t-il ? L’exclusion des femmes du marché du travail semble être l’issue la plus probable, au moins pour les moins fortunées, empêchées de “ déléguer ” ces tâches à des aides spécialisées. Car les différents Etats européens ont tendance à présenter les systèmes de garde et de soins publics comme coûteux pour la collectivité [1] et à encourager les systèmes de garde privés qu’ils envisagent comme un gisement potentiel d’emplois. Ainsi, globalement, la politique dite de “ conciliation ” est-elle marquée par une diminution des subventions destinées aux structures institutionnelles publiques de soins au profit d’aides ou de déductions fiscales en faveur des familles prestataires de services. Mais ces “ aides ”( qui constituent néanmoins aussi un certain progrès) n’interviennent qu’en complément et ne profitent évidemment qu’aux ménages assez aisés pour acheter une partie au moins des services qui leur sont indispensables. Le système comporte par ailleurs des risques pour les femmes puisque selon plusieurs études, la répartition de l’assistance à domicile se fait au détriment des femmes, en tant que bénéficiaires et prestataires de soins : l’on suppose sans doute que les femmes, même handicapées, sont davantage capables de “ s’adapter ” et que l’on peut se fier aux femmes mariées pour apporter leur aide à des cohabitants âgés.

Déléguer : la qualité des services au cœur du débat.

En France, les structures publiques d’accueil des jeunes enfants sont généralement jugées d’une qualité correcte mais trop onéreuse tandis que les institutions destinées aux personnes âgées sont trop souvent réputées pour leur mauvaise qualité. L’indispensable amélioration du confort de vie des personnes handicapées ou malades nécessite aussi une qualification des soignant-e-s trop peu abordée. Et cette qualité des services, soulignent plusieurs auteurs, est au cœur du débat : si des structures de mauvaise qualité peuvent entraîner, la pression sociale aidant, un reflux des femmes à la maison, des structures de bonne qualité peuvent au contraire favoriser l’emploi féminin. Pour certains, les stigmates attachés à des services de faible qualité peuvent s’avérer particulièrement puissants lorsque les stéréotypes de la femme vue comme prestataire de soins et de l’homme comme soutien de famille sont tenaces, aidant à garder les femmes à la maison et en dehors des forces de travail. L’offre de services de mauvaise qualité pourrait être un élément d’une option politique visant à ce que les soins informels soient dispensés, pour l’essentiel, par les femmes. Outre la formation et la qualification du personnel, l’attribution de droits formels à des prestations financières ou à un congé de travail au bénéficiaire de soins plutôt qu’à la personne qui les fournit, permet une amélioration du niveau des services. En revanche, l’attribution de droits formels aux membres de la famille a pour effet de renforcer le statut des femmes en tant que principales prestataires de soins.

Diversité des situations européennes :

Les politiques sociales conduites dans les différents pays de l’Union sont très variées et très complexes. S’il est impossible de rendre compte d’une vision d’ensemble, certains “ modèles ” s’opposent : ainsi, par exemple, celui de la Suède égalitaire ou celui de l’Autriche dans laquelle domine le modèle maternel (cf. encadré). Etudiant le traitement des questions familiales en Europe dans le cadre de la mission “ prospective de la famille ” confiée à Irène Théry, Claude Martin expose trois grandes typologies : celle des régimes d’Etat Providence, celle des “ gendered régims, ” et celle des droits individuels aux obligations familiales. Les deux dernières nous intéressent tout particulièrement : [2]

Les “ gendered regims

“ (...) Quand la typologie de G. Esping-Andersen [3] privilégie la question de la capacité des différents dispositifs de protection sociale d’émanciper le travailleur (en fait plutôt un travailleur travaillant à plein temps) de sa dépendance au marché du travail, [les féministes] insistent plutôt sur les liens entre Etat Providence, travail rémunéré et non rémunéré. [Elles] privilégient alors la division des rôles des sexes et un autre mode de stratification, celui du genre, qui s’ajoute aux inégalités de classes prises en compte par G. Esping-Andersen. Plus que la famille à proprement parler, il est question ici de la contribution féminine au Welfare et à la protection, sous la forme du travail gratuit. Dans cette perspective, les différents régimes d’Etat Providence sont lus comme offrant aux femmes plus ou moins de possibilités d’autonomisation par rapport au lien conjugal, mais aussi plus ou moins de protection contre les risques d’appauvrissement liés à cette autonomisation. Jane Lewis (1992) propose ainsi une nouvelle typologie. [4] Elle distingue :

• des pays comme l’Irlande ou le Royaume-Uni, voire l’Allemagne, où domine très nettement le modèle de M. Gagnepain (Male breadwinner model). Dans cette typologie, les droits sociaux des femmes sont presque exclusivement des droits dérivés (de ceux du mari), ou des prestations de “ deuxième classe ” (l’assistance par rapport aux prestations dites de “ première classe ”). La position de l’Etat consiste alors bien souvent à ne pas faciliter (voire à lutter contre) la présence des femmes sur le marché du travail et à renforcer les principes d’obligation au sein des ménages ;

• des pays, comme la France ou la Belgique, qui se préoccupent davantage de l’enfant dans leur dispositif de protection sociale en reconnaissant les femmes à la fois comme des parents (épouses et mères) et des travailleuses, ont développé un parental model ;

• des pays comme la Suède, qui reconnaissent une égalité formelle des hommes et des femmes comme citoyens à part entière. Ils ont promu un modèle de “ ménages à deux revenus ” (two breadwinner model), en supposant la socialisation et la professionnalisation des tâches de soins à la petite enfance.

“ Des droits individuels aux obligations familiales

“ Une autre perspective peut-être encore adoptée pour comparer les politiques sociales et familiales en Europe. Il s’agit d’analyser la répartition des responsabilités entre État et familles, au travers des obligations familiales, que ce soit entre parents et enfants, entre conjoints ou entre générations (grands-parents, parents, enfants). J. Millar et A. Warman [5] ont adopté cet angle dans une comparaison européenne récente (1996). Elles proposent de distinguer trois types de pays :

• Des pays, comme les pays scandinaves, où ces obligations sont minimales et où les prestations sont adressées à l’individu. Ainsi, les enfants ont des droits propres et l’aide aux personnes âgées n’est pas considérée comme relevant a priori de la famille. L’aide que les membres d’une famille s’apportent est une affaire de choix et non de devoirs, ce qui ne signifie pas que les individus ne s’entraident pas ;

• des pays comme la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la France, le Luxembourg, l’Irlande ou le Royaume-Uni, où les obligations sont formulées à l’échelle de la famille nucléaire (parfois simplement des parents vers les enfants, d’autres fois, comme en France, par exemple, dans les deux sens intergénérationnels). Cependant, il faut encore nuancer cette catégorie selon que l’on a affaire à des pays qui privilégient une forte division des rôles des sexes (modèle de M. Gagnepain), comme l’Autriche, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni ou l’Irlande, et considèrent donc que la prise en charge des enfants incombe principalement aux mères, ou à des pays comme la Belgique ou la France où l’État assume une part de responsabilité dans cette prise en charge par le développement de services (non parfois sans une arrière-pensée nataliste) ;

• enfin, les pays d’Europe du Sud, où les obligations s’appliquent au niveau de la famille élargie. Celle-ci est une source de protection et l’État s’attend à ce que ces obligations fonctionnent. En fait, pour ce qui concerne les enfants et les personnes âgées, il s’agit d’une protection essentiellement féminine. On trouve donc très peu de services, sauf pour les “ sans famille ”. ”

Claude Martin note qu’il serait naïf et illusoire de croire que les gouvernements instaurent des politiques parce qu’elles répondent aux attentes des populations. Elle signale aussi qu’il existe un moyen très simple de renvoyer les femmes aux “ valeurs initiales, ” celles des responsabilités privées dans le domaine de la protection des personnes : la stratégie consiste, écrit-elle, “ à ne rien prévoir comme solution de rechange. ”

Qu’on se le dise donc ! Nous ne pouvons plus faire l’économie des débats publics à ce sujet.

Automne 1999

jeudi 27 avril 2006, par Annick Riani

P.-S.

A partir d’une analyse des usages nationaux et de son emploi dans les conventions et accords collectifs de travail, Annie Junter-Loiseau suggère que la conciliation procède moins d’une révolution dans l’approche des temps sociaux que d’une nouvelle manière de nommer les inégalités temporelles entre les femmes et les hommes dans la famille et le travail. Loin d’être une révolution temporelle, elle serait une métaphore des discriminations. - La notion de conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale dans Temporalités du social. - Cahiers du Gedisst n°24, 1999, l’Harmattan, p. 72.

Autriche : un système traditionnel

Quelques pays ont utilisé les prestations financières pour mettre en œuvre un modèle de garde de l’enfants axé sur la femme dans lequel la mère qui travaille utilise les formules de congé pour rester chez elle ou travailler à temps partiel tandis que les prestations financières compensent en tout ou en partie la perte de revenu. L’Autriche est représentative de ce modèle. Non seulement les formules de congés autrichiennes sont généreuses et généreusement rémunérées, mais les dépenses pour les allocations liées à la famille et à l’enfant sont parmi les plus élevées d’Europe. Par contre, les services destinés aux enfants sont et restent peu développés. L’Allemagne adopte également ce modèle et a davantage “ investi ” dans les aides financières et les formules de congé que dans les structures publiques d’accueil des enfants.

A noter que les Allemands s’orientent vers des mesures jugées très novatrices comme l’instauration d’une assurance semblable aux régimes de retraite légaux pour les soins de longue durée ; celle-ci couvre les frais liés aux soins destinés aux personnes âgées ou handicapées. Les cotisations sont versées par le travailleur tandis que l’assurance paie les frais de soins, les frais médicaux étant toujours couverts par l’assurance-maladie. (Cf. Encart de Nathalie Hillenweck).

Bibliographie : - Junter-Loiseau (Annie). - La notion de conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale dans Temporalités du social. - Cahiers du Gedisst n°24, 1999, l’Harmattan, pp. 73-98.

Notes

[1] A noter que l’une des raisons de ce moindre coût réside dans une moindre qualification des prestataires de services des femmes) du secteur privé et, surtout, de moindres droits sociaux.

[2] Martin (Claude). - Comparer les questions familiales en Europe. - Recherches et prévisions (revue CNAF) n°55, mars 1999, pp. 26-28.

[3] Esping-Andersen (Gosta). - The three worlds of Welfare Capitalism. - Cambridge, Polity Press, 1990.

[4] Lewis (Jane). - Gender and the Development of Welfare Regims. - Journal of European Social Policy, 1992, 2, (3), pp. 159-173.

[5] Family obligations in Europe, Family Policy Studies Center et Joseph Rowntree Foundation, 1996.

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