1897 - 1919 : Prémisses
Les récits en image sont très anciens mais la première histoire à « bulles » naît aux Etats-Unis en 1896. [1] Ce genre nouveau parvient en France en 1905 avec Bécassine. Il s’adresse d’abord à un lectorat jeune, masculin et populaire. Editées sous forme de périodiques ou de récits complets, les premières séries s’adressent souvent explicitement à un lectorat sexué. La presse catholique et la presse politique (le P.C.F. notamment) disposent aussi de leurs héros. Quelle image des femmes se dégage-t-il des premières bandes dessinées ? Il est difficile de trouver une héroïne positive dans la production d’avant la seconde guerre mondiale. Parfois citée à tort comme une exception, Adèle Blansec, héroîne « début de siècle », [2] est une création de 1976 dont l’auteur est Jacques Tardi (né en 1946). Robert Quatrepoint, qui a étudié l’image des femmes dans les bandes dessinées publiées entre 1905 et 1937 en conclut que la présence des femmes dans les BD de cette époque est secondaire et se trouve toujours liée aux nécessités du récit. En outre, souligne-t-il, elles y apparaissent « presque toujours en état de dépendance » et « pour le lot le plus gros » dans des situations décoratives et traditionnelles : « attachées à la sacro-sainte famille, elles sont épouses, mères, tantes, marraines, gouvernantes, bonnes, servantes ou femmes de chambre. » Et il relève aussi les inévitables histoires de princesses alanguies dans l’attente du prince charmant et de l’amour dont les dessinatrices de Ah ! Nana feront les choux gras... [3] Trois figures très connues créées durant cette période émergent.
- 1897 : Pim, Pam, Poum
En 1897, Rudolph Dirks (1879-1968) publie les Katzenjamme kids dans le New York Journal. Adaptés en français par Harold Knerr sous la titre Pim, Pam, Poum, ils donnent à voir une grosse matrone, quasi centenaire, d’origine germanique, et qui passe son temps à préparer des gâteaux et à fesser ses deux insupportables petits neveux. A longueur d’album, Tante Pim court en brandissant son rouleau à pâtisserie telle une arme de poing.
- 1905 : Bécassine
En février 1905, paraissent pour la première fois La semaine de Suzette - hebdomadaire destinées aux fillettes - les aventures de Bécassine. Il s’agit d’une création du scénariste Caumery, [4] pseudonyme de Maurice Languereau et du dessinateur Joseph-Porphyre de Pinchon (né en 1871) et précurseur de l’école bruxelloise. A ses débuts surtout, l’expression se situe à la limite du récit illustré. Cependant, le principe d’une histoire en images à épisodes multiples constitue une innovation qui assure jusqu’en 1939 un succès extraordinaire à Bécassine et 26 volumes sont régulièrement publiés et réédités, sans parler des ouvrages annexes (alphabets, chansons, etc...) Bécassine, alias Annaïk Labornez, née à Clocher-les-Bécasses près de Quimper est une petite bonne (dont la province n’est d’abord pas précisée) non point sotte mais balourde, d’une naïveté prodigieuse et toute dévouée à la marquise du Grand Air, grande bourgeoise parisienne. Les mœurs et les modes de l’époque y sont finement observées mais « l’héroine », est un personnage sans grand intérêt. Pourtant en 1959, après la mort de Pinchon, Jean Trubert reprend la série qu’il doit bientôt interrompre en raison des protestations des Bretons (et des féministes ?) Il existe même un pastiche pornographique de Bécassine : La naissance de Bécasexisme, paru en 1974. Enfin, en 1995, pour la célébration des 90 ans de Bécassine, Baru et Varenne conçoivent à l’intention des japonais deux nouveaux albums. La jeunesse de Bécassine et les rencontres de Bécassine (éditeur Casterman). [5]
- 1919, Popeye
En 1919 paraît Olive Oil, dix ans avant son nouveau fiancé, le marin mangeur d’épinards Popeye. Son créateur, Elzie Chrisler Segar (1894-1938), ne dessine que des héros laids, stupides et antipathiques pour donner libre cours à son humour cynique et ravageur. Laide donc, Olive est une mégère qui se défend avec une fureur sauvage en cognant et en tirant au pistolet. Le procédé humoristique fera long feu : la féminité ne doit jamais s’oublier dans un rôle dont l’excluent les conventions sociales.

Developpement
- 1929 : Tintin et Milou
Hergé (Georges Rémi, 1907-1983) fut le chef de file de la fameuse école belge. Créée en 1929, la série Tintin et Milou (35 albums) a été remaniée pour trouver sa forme d’expression définitive en 1945-1946. Traduite en 51 langues, elle reste très diffusée [6] et continue de raconter à des millions de petits lecteurs les exploits du journaliste et de son chien même si le graphisme et l’humour lour d’Hergé datent quelque peu. La première et seule femme de l’univers « Tintinesque » (le Rossignol milanais) apparaît en 1938 dans le sceptre d’Ottokar. Son exécrable portrait est complété en 1963 par la parution Des bijoux de la Castafiore, dont le scénario est d’une platitude navrante (Castermam, 1963). Mais pourquoi fallait-il donc que cette hroïne féminine unique fût la tête de turc de l’auteur ?
- 1938 : unique et maltraitée
Enorme et laide, la Castafiore se mire « (en riant) de se voir si belle en son miroir » sur l’air de Faust. Elle apparaît autoritaire, égocentrique, envahissante, orgueilleuse, cabotine, capricieuse, insouciante, mondaine, ridicule... Coléreuse, elle jette une assiette de spaghetti à la tête des importuns et ses vocalisent importunent le capitaine Haddock qui est allergique à toute mélodie. La Castafiore, « c’est un cataclysme, une catastrophe, une calamité » et seul l’admire le professeur Tournesol qui présente une surdité sévère. Maria Callas, qui a servi l’inspiration d’Hergé, était une cantatrice que les amateurs de Bel canto s’accordent à considérer comme la plus grande interprète féminine du XXème siècle. Et les caprices de diva ne sont en rien l’apanage des femmes. D’ailleurs le romancier italien Stefano Benni brosse, dans l’une de ses nouvelles, le portrait d’un ténor international célébrissime qui éclate souvent en grande colère, mais jamais plus de 80 secondes consécutives pour ne pas altérer sa voix... d’or !
- 1947 : Lucky Luke
Traduits en 30 langues, les 70 albums de Lucky Luke remportent aussi un succès planétaire. [7] En 1947 Morris (Maurice de Bevere, né en 1923) dessine dans Le journal de Spirou un western parodique devenu le plus célèbre de la BD. Intelligent, courageux et tireur d’élite, Lucky Luke est un cow-boy solitaire, un aventurier errant à travers le Far West pour tenter d’y amener un peu de civilité et de justice. Il partage sa vie avec sa fidèle Jolly Jumper, une jument d’une intelligence exceptionnelle. Dans cet univers pittoresque né d’une abondante documentation ( Morris a lui-même vécu six ans aux Etats-Unis) et de la collaboration, à partir de 1955, du génial scénariste René Goscinny, le héros parcourt les déserts arides des chercheurs d’or et des desesperados ; il traverse les villes minières et fantômes où il croise des foules d’excentriques de tous poils. Mais, hélas, les protagonistes féminins brillent surtout par leur absence dans cette œuvre si prolixe. Lucky Luke côtoie essentiellement les prostituées des saloons où il fait halte et les épouses de notables, des rombières engoncées dans des vêtements qui les entravent alors qu’elles exécutent des square-dances avec la grâce d’un régiment à la parade. Mais si les dames des sociétés oeuvrant contre l’alcoolisme ou en faveur des bonnes mœurs apparaissent ridicules, c’est bien davantage par contraste avec l’environnement machiste hostile dans lequel elles évoluent héroïquement que par leur activité. D’ailleurs, les auteurs réservent souvent un sort également ridicule à leurs personnages masculins et ni Calamity Jane (1967) ni Ma Dalton (1971) ni Sarah Bernhardt (1982) n’apparaissent comme des albums vraiment misogynes quoique les ressorts du rire, traditionnels, reposent souvent sur la transgression des règles sociales de genre et de milieu les plus élémentaires. [8] Et, côté masculin, l’on voit Lucky Luke - qui incarne un idéal viril très normé - recevoir un coup de poing pour avoir transmis un baiser à un cow boy de la part de sa fiancée (Le pony Express, 1988).
1961. Envol : génération Astérix ?
René Goscinny (1926-1977) appartient à la même génération que Morris avec lequel il collabore jusqu’à sa mort. Il imagine en 1959 les aventures d’Astérix, héros d’une série de 30 albums traduite en 77 langues et dialecte et vendue à plus de 280 millions d’exemplaires dans le monde en 1997. [9] Son humour, sans amertume ni violence, repose sur le comique de situation, les jeux de mots et l’exploitation au second degré des clichés véhiculés par la presse populaire. Le style nerveux et caricatural du talentueux dessinateur, qui préfère la vivacité du trait et admire l’efficacité des Américains, est en rupture avec la tradition franco-belge.
Dans les aventures d’Astérix, la gent féminine ne trouve guère de place non plus : dans le premier de la série, Astérix le gaulois, en 1959, ne figurait pas une seule femme ! En outre, les personnages féminins secondaires sont décoratifs ou utilitaires : il y a Bonemine, l’énergique femme du chef, ménagère ambitieuse, superstitieuse et médisante, Falbala, la jolie fille dont la beauté fait tourner les têtes et surtout, les épouses, ménagères ou commerçantes, les filles ou les assistantes. Toutes ridicules à un titre divers et privées de potion magique, c’est-à-dire de la possibilité de combattre, sauf dans Le devin (1972). Car sans Astérix, les hommes disposent de tous les pouvoirs et vivent de grands moments « d’amitié virile » sous forme de belles grosses bagarres...A l’inverse, les femmes veillent fidèlement sur le foyer qu’elles entretiennent avec le moral de leurs guerriers de maris. La première véritable héroïne de la série apparaît en 1965 dans Astérix et Cléopâtre. Une belle femme altière et coléreuse dont le nez eût pu changer la face du monde s’il avait été plus long, paraît-il ! Mais actualité oblige, en 1975, déclarée année internationale de la femme par l’O.N.U., paraît La rose et le glaive, réédité en 1996, qui aborde la question du féminisme et des rapports sociaux de sexe.
Un humour réel mais oh combien conservateur !
Guerre des sexes dans un village en guerre : l’arrivée de Maestria, barde institutrice et féministe Lutécienne au caractère bien trempé, sème la zizanie dans le village gaulois. La première difficulté pour elle réside dans le fait que seuls les druides et les bardes ont le pouvoir d’instruire. Et pour le barde en titre, une barde ne peut-être qu’une tranche de lard ! Le ton est donné. L’argument est entièrement construit autour de poncifs. Second degré ? Astérix n’est pas Lucky Luke et l’épilogue permet d’en douter.
Donc, sous l’impulsion de la barde féministe qui les harangue, les villageoises prennent rapidement la place des hommes, arborant les braies et s’emparant bientôt du bouclier et du trône du chef. Les femmes ne veulent plus « être les esclaves des hommes » et ceux-ci refusent d’accomplir les tâches domestiques. La révolte gronde, les noms d’oiseaux fusent et Astérix décoche un coup de poing à Maestria qui le draguait à sa manière. Puisque les femmes ont pris le pouvoir, les hommes leur abandonnent le village où ils ne trouvent plus leur place. Le druide Panoramix qui s’estime à l’abri des redoutables conséquences de cette évolution en raison de sa fonction, discourt dans la forêt sur l’égalité et la justice. Pacifiste, Maestria tente vainement de conclure la paix avec les Romains décidés à anéantir le village. Mais, coup de théâtre, voilà justement que ceux-ci ont imaginé une nouvelle stratégie pour venir à bout des irréductibles Gaulois. Une centurie très spéciale arrive secrètement de Rome : il s’agit d’une centurie entièrement féminine contre laquelle les Gaulois ne sauraient combattre sans y laisser l’honneur puisque leur galanterie coutumière les empêche, paraît-il, de porter la main sur une femme. Heureusement, Asterix dispose lui aussi d’un plan pour sauver la vie du village. Il fait la paix avec Maestria qui a refusé la brutalité dévastatrice de l’ennemi et imagine un stratagème très simple : comme les femmes ne s’intéressent qu’aux chiffons et aux mondanités, Maestria - qui dispose de relations - organisera une grande quinzaine commerciale présentant divers produits de luxe de Lutèce. La centurie féminine ne pourra y résister et se détournera de son projet d’anéantissement du village. Et, naturellement, ça marche. Les guerrières romaines jettent les armes pour courrir les soldes et « sorrellisent » avec les Gauloises tandis que les hommes passent leurs nerfs sur les romains casernés dans les camps d’alentour. C’est finalement le chant du barde Assuranstourix qui met en fuite les ennemies puisque chanter n’est pas un acte attentatoire aux usages de la galanterie gauloise. L’effet comique est garanti.
Mais ce récit montre qu’il n’est pas possible de faire confiance aux femmes puisuqe les unes ont encouru le risque de livrer le village à l’ennemi et que les autres ont abandonné le combat et trahi César pour se consacrer à des futilités. Mais tout est bien qui finit bien... Le péril qui menaçait le village est conjuré grâce à la collaboration des Gaulois et des Gauloises, les hommes ont retrouvé leur place et la paix est revenue dans les ménages. On peut banqueter en paix (mixte pour une fois !) ; d’ailleurs Maestria se languit déjà de Lutèce.
Notons encore à propos du sexisme que les légionnaires romains occupés aux travaux de propreté du camp ou à l’entretien de leurs effets sont représentés comme des personnages efféminés et ridicules ! Chacun et chacune à sa place donc et retour à l’ordre !
Conclusion
Les femmes apparaissent trop souvent comme secondaires, dépendantes, soumises et conformes au modèle social dominant. Toutefois, nous avons bien conscience de ce que nos amis de Mixcité se plaindraient, à juste titre, à savoir des représentations masculines également figées. Il n’en reste pas moins qu’il n’est pas possible de renvoyer « dos-à-dos » les représentations féminines et masculines, les femmes étant généralement beaucoup plus maltraitées que les hommes.
Automne 2000.
