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Dossier : Culture sexiste

Le sexisme dans les livres d’enfants

Association Européenne Du Côté Des Filles

Créée en 1994, l’Association Européenne Du Côté Des Filles lutte contre le sexisme dans les livres d’enfants.

“ Attention Album ”est un programme de recherche sur les albums illustrés initié en 1996 et ayant reçu le soutien de la Commission Européenne.

Voir en ligne : : http://www.ducotedesfilles.org

Dossier culture sexiste. Article paru dans Femmes-info n°91/92, automne 2000.

La recherche Attention Albums ! a porté sur 537 albums illustrés de fiction et la quasi-totalité des nouveautés produites en France au cours de l’année 1994. Les résultats montrent que les publications à l’intention de la petite enfance et de l’enfance continuent de véhiculer des stéréotypes risibles que l’on croyait éculés. Le monde des albums est “ sexuellement ségrégué ” et majoritairement masculin, rarement un monde mixte et paritaire où filles et garçons, hommes et femmes cohabitent, communiquent et échangent, concluent les auteures de la recherche.

Une majorité d’auteures

Sur les 537 albums examinés (dont 68,34 % étaient français ou belges), les chercheuses ont trouvé 53 % de femmes scénaristes et 45,1 % d’illustratrices. La rédaction mixte est rarissime (2,8 %). Par ailleurs, le genre se plie aux obligations commerciales de la coédition et évite soigneusement toutes les connotations sociales ou historiques, les références nationales et culturelles et, lorsque le milieu social est marqué, il s’agit majoritairement d’une classe moyenne rurale à une époque contemporaine.

Quelles sont les intentions des auteur-e-s ? Si 44 % des albums n’ont pas d’autre intention que celle de distraire, 56 % d’entre eux développent au contraire une thématique ou une intention didactique : d’abord une valeur (culture, savoir, liberté, justice, solidarité) ou un problème psychologique (peur, secret, séparation...). Mais, soulignent les auteures, “ le thème des rôles sexuels n’est évoqué que dans un seul album qui, d’un bout à l’autre, inculque aux filles l’obéissance au rôle sexuel féminin : après le départ du père pour son taravail, la petite fille va, docilement, aider sa mère dans toutes les tâches ménagères.

Mais où sont les femmes ?

Le titre et l’image de couverture présentent très majoritairement (dans 77,7 % des cas) des personnages masculins : sur 1905 protagonistes tous types confondus, les auteures ont compté 60,33 % d’enfants masculins et 59,6 % d’adultes masculins. Le sexe des animaux habillés en protagonistes renforce cette représentation puisque l’on relève parmi eux 70 % de garçons et 62,2 % d’hommes. Même les personnages d’arrière-plan sexués sont beaucoup plus souvent de sexe masculin (53,2 % pour les enfants et 61 % pour les adultes contre 26 % de “ dominance ” féminine). Et dans les scènes de foule qui se déroulent dans la rue, au marché, à la plage, au restaurant, au zoo ou au cirque, “ les personnages féminins sont accompagnés d’enfants ou caractérisés par des symboles du travail ménagers et des soins des enfants (cabas, poussette, caddy et même tablier) alors qu’aucun personnage masculin n’est lié à ces symboles et que rares sont ceux accompagnés d’enfants. ”

La symbolique des illustrations

Le tablier, c’est l’horreur : il symbolise la disponibilité sans limite de la mère au service de la famille et son appartenance totale au foyer ainsi que son unique qualité de ménagère. Le tablier distingue la maman des autres dames affublées de fanfreluches ou de vêtement de couleur rose qui marquent le sexe du personnage comme de l’animal habillé. Le tablier de maman peut être très simple ou imprimé de fleurettes et entouré d’un petit volant... C’est précisément ce tablier ridicule que papa enfilera le temps d’une vaisselle, histoire de bien manifester que la contribution est occasionnelle et que ce n’est pas son rôle... Le grand tablier à encolure carrée dévolu au mâle (homme ou animal) signifie qu’il est artisan de son état.

Inversement, le cartable, les lunettes, le fauteuil et le journal sont dévolus aux hommes. Cartables et lunettes sont des symboles du travail intellectuel et de l’encadrement. Mais si le cartable suffit à faire d’un homme un PDG, un médecin, un avocat, un pédiatre, il fait plutôt d’une femme une institutrice ou une secrétaire... Quant aux lunettes, apanage des intellectuels (universel masculin), elles connotent éventuellement et explicitement “ vieilles filles. ” pour les femmes. Les grands-parents corrigent parfois leurs défauts de vue mais la mère, qui n’entre dans aucune des catégories précédentes, en porte rarement.

Le fauteuil (“ le trône de papa ”) et le journal symbolisent la domination patriarcale et domestique. Spatialement, le fauteuil s’est déplacé de l’âtre vers le téléviseur (JT oblige) : s’il exprime la fatigue de papa (à qui il est réservé), il dit aussi que pendant le repos bien mérité de papa, maman mitonne pour la famille. D’ailleurs, ça sent bon dans la chaumière... Le journal participe avec le fauteuil au délassement de papa mais “ il résume aussi tout ce qui concerne le monde extérieur à la maison : la politique, la culture, le sport... domaines traditionnellement réservés aux hommes, terrains dans lesquels les femmes manquent de repères et se sentent intruses...

Modèle domestique caricatural

La famille est le cadre privilégié des histoires que racontent les albums et c’est le seul contexte dans lequel prédomine l’élément féminin. Ces familles apparaissent également caricaturales : majoritairement biparentales, à enfant unique ou, lorsqu’il y a plusieurs enfants, avec un aîné de préférence masculin. Si le père humain peut “ aider, ” foin de ce trait de modernisme chez les animaux habillés : les parents animaux ont beaucoup d’enfants et le père “ travaille ” tandis que la mère est ménagère.

Et il n’empêche que si 28,5 % seulement des hommes envahissant les albums endossent la fonction paternelle, 83,3 % de ceux-ci accaparent le rôle principal. En conséquence, “ le père le plus répandu dans les albums est une absence, même si l’on se doute qu’il existe, puisqu’on voit une maison souvent confortable et bien équipée dans laquelle vivent une femme et des enfants bien nourris et bien habillés. ” La fonction de père apparaît comme particulièrement valorisée et il s’agit encore trop fréquemment d’un père traditionnel qui lit son journal, regarde la télévision dans son fauteuil trône avec ses charentaises ou qui bricole et qui jardine.

Les animaux habillés : effarant !

Tabliers, cabas, balais, soupes, journal, grands fauteuils... On s’en donne à cœur joie ! Les animaux habillés mènent à la campagne une vie de petits rentiers. Pour nos chercheuses,“ la loi de la forêt où vit le petit peuple des animaux qui s’habillent en humains est... la loi de la jungle ! Les animaux habillés ne travaillent pas, ignorent la technologie et l’actualité malgré le journal que le père brandit à tout moment et qui est plutôt le symbole de son désœuvrement que celui de son intérêt pour les affaires du monde. Dans les maisons étriquées et bien tenues des animaux habillés abondent les pères autoritaires, les mères aux fourneaux (à l’ancienne : cuisinières à charbon, sceaux métalliques, balais de bruyère...). Et abondent les petites filles idiotes et les garçons virils, les grands-mères séniles qui racontent des histoires à la morale réactionnaire. Les animaux habillés sont porteurs d’un message d’égoïsme, de sexisme, de racisme : c’est eux qui montrent aux enfants les rôles sexuels les plus rigides, qui leur apprennent à se méfier des différences.

Des mères... et dévaluées

Il résulte de ce contexte qu’une femme sur deux est “ affectée ” aux tâches de maternage et de ménage. De surcroît, 16,7 % d’entre-elles seulement accèdent au rôle de personnage principal. Humaines ou animales, urbaines ou paysannes, les mères portent le tablier et font le service à table. Si elles sortent de la maison, c’est évidemment qu’elles accompagnent les enfants à l’école ou en promenade ou encore qu’elles font les courses avec les cabas. Mais ces femmes n’ont aucune vie sociale personnelle et leurs échanges se limitent strictement aux liens avec la famille et les gardiennes d’enfants. On signale l’activité de 5 % des mères seulement. Bien entendu, les albums ne montrent que 15 % de femmes au travail contre 32 % d’hom-mes. Ces femmes occupent des professions traditionnelles dans le commerce ou dans l’enseignement, les soins, le service. Et même, “ on hésite pas à montrer une horlogère et une cordonnière qui font leur travail en dépit du bon sens, une vache pilote d’avion qui fait un crash, des chiennes-danseuses de revue “ emplumées... ” ” Seule, une reine gouverne son royaume, une mère est cadre et une femme est une intellectuelle !

Secteur professionnel Masculin Féminin Ecole et soins aux enfants 6 27 Commerce 44 16 Arts 25 6 Aventure et nature 36 2 Médecine 20 1 Ordre et justice 38 1 Scientifique et intellectuel 10 1 Politique 7 1

Stéréotypes psychologiques aussi

Si les filles, moins souvent héroïnes que les garçons, ont gagné quelques qualités (elles sont vives, intelligentes imaginatives, spirituelles, bonnes élèves, courageuses, autonomes,) les stéréotypes ont la vie dure : elles sont aussi coquettes, frivoles, passives, gourmandes, rapporteuses, préoccupées de flirts et de rencontres amoureuses tandis que les garçons apparaissent bagarreurs, violents, effrontés, insolents, moqueurs, farceurs et agressifs avec les filles. Mais de même que se développe le contre stéréotype de la fille plus entreprenante que les garçons, apparaît le contre stéréotype du garçon plus gentil, plus sensible et plus serviable que la fille.

Enfin, que voient-ils ?

Les enfants ont été soumis à quatre tests : on leur a soumis quatre images qu’on leur a demandé de commenter.

• La première, très ambigüe, représentait un grand ours aux caractéristiques masculines marquées - dents, griffes et geste menaçant - portant un tablier uni mais à l’encolure et aux coins arrondis qui, sans être un tablier professionnel, pouvait être accepté comme un tablier masculin. Les enfants y ont reconnu une mère ou une ourse.

Ont reconnu Filles Garçons Total Mères ou ourses 36 42 78 Pères 30 26 56 L’un ou l’autre 5 3 8 Professionnels 4 2 6 Total 75 73 148

• La seconde représentait un ours avec un bébé sur le ventre et un travail de tricot dans une corbeille à ses pieds et un fauteuil plus modeste avec un ours plus petit, plus souriant. Dans les trois pays (Italie, France, Espagne), l’ours au fauteuil, interprété comme un enfant ou un adulte, est presque à l’unanimité un mâle : “ Rien ne suffit à rendre maternelle, ni même féminine, aux yeux des enfants, l’image du repos et du loisir. ”

Ont reconnu Filles Garçons Total Jeunes mâles 33 31 64 Pères 36 34 70 Mères 4 2 6 L’un ou l’autre 0 4 4 Total 73 71 144

• La troisième représentation concernait le journal. Trois images ont été soumises aux enfants : un journal plié seul et un ours qui lit le journal en deux versions avec ou sans collier. Les deux tiers des enfants ont vu dans le journal plié un objet appartenant au père qu’ils ont reconnu dans l’ours. Et ce journal est un objet considéré comme si masculin que 15 % des enfants ont ignoré le collier de l’ours aux perles et ont également reconnu en lui un mâle.

• La quatrième représentation concernait un cartable porté par un homme et par une femme. Si les enfants reconnaissent facilement dans les deux cas des adultes ou des parents qui travaillent ils imaginent souvent une profession “ inférieure ” à la mère.

Pour conclure

Les adultes finissent presque tous par reconnaître, souvent sans enthousiasme, que ces livres sont importants pour l’information des enfants mais nombreux sont ceux qui pensent qu’ils exercent une moins grande influence sur la construction de leur imaginaire que d’autres médias comme la télévision ou les jouets. Parmi ceux qui acceptent “ d’être des médiateurs du livre, ” certains ont tendance, lorsque l’on parle de sexisme, à ne prendre en considération que la discrimination vis-à-vis du sexe féminin : “ Hommes et femmes refusent d’envisager comme du sexisme le fait qu’une tâche ridiculise un homme alors qu’elle apparaît normale pour une femme. Lorsqu’on les interroge sur la nécessité de modifier cet état de choses, les participants ont tendance à déplacer le discours sur la nécessité de modifier la situation réelle dans la famille. ” Et les résistances ne se font pas attendre (cf. ci-dessous).

- Un père : Ce n’est pas sûr que ce soit juste de transmettre aux enfants l’image d’une femme qui lit le journal avachie, que la femme perde son image soignée...
- Un père : Je crois que le changement doit passer par l’école. Il est plus difficile de changer les parents actuels que les parents de demain.
- Un père : Si les livres proposent des images sexistes c’est que les modèles culturels auxquels ils se réfèrent sont en fait rassurants.
- Une mère : Je pense que ce contrôle est important mais je n’ai pas la force ni le temps de le faire ; il faudrait une exposition, des discussions à l’école...
- Un père :Ce n’est pas bien de casser l’image de la famille : Maman qui attend à la maison, papa qui rentre du travail. Ce n’est pas la réalité, mais...

jeudi 27 avril 2006, par Annick Riani

P.-S.

“ Une Association Européenne

de lutte contre le sexisme

L’Association Du Côté Des Filles, créée en mai 1994, s’est notamment fixé comme objectifs de :
- élaborer un programme d’élimination du sexisme dans le matériel éducatif ;
- promouvoir des représentations anti-sexistes dans l’éducation ;
- produire et diffuser des outils de sensibilisation destinés aux créateurs-trices, maisons d’édition, producteurs-trices de jeux et jouets, utilisateurs-trices, pouvoirs publics.

En premier lieu, l’Association a choisi un axe original de travail : les albums illustrés pour enfants de 0 à 9 ans. Et ce pour deux raisons essentielles qu’on néglige :

• les albums, présents dans les écoles, les bibliothèques et les centres de documentation, sont la première littérature de jeunesse, un matériel pédagogique et un support privilégié du processus d’identification, de l’apprentissage des rôles sexués et des rapports sociaux de sexe ;

• les images, longuement regardées par les enfants qui ne savent pas encore lire, sont porteuses de stéréotypes sexistes.

“ Attention Album ”

un programme de recherche

Avec le soutien de la Commission Européenne, l’Association a lancé en 1996 un programme sur les albums illustrés, ambitieux à plus d’un titre :
- il concerne trois pays : la France, l’Italie, l’Espagne
- il prend en compte toute la filière du livre : la création, l’édition, la diffusion et la prescription, sans oublier les parents et les enfants ;
- il établit un état des lieux du sexisme en recensant les études et les outils légaux en analysant la production d’une année, en consitutant une banque de données d’images, en mesurant sur les enfants et les adultes l’impact des stéréotypes ;
- il comprend la production d’outils de sensibilisation et d’aide concrète à la décision des adultes et des institutions. ”

Association Européenne Du Côté Des Filles, 8 rue Baillou, 75014 Paris Fax 33 01 40 55 99 32 Mel : filles@easynet.fr Site : http://www.ducotedesfilles.org