Présences féminines juives en France (XIXè-XXè siècles)



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ABADI Odette née Rosenstock

1914-1999

Médecin, témoin de la déportation

Le 24 août 1914, à Paris, Odette Rosenstock vient au monde dans une famille juive laïque originaire de Lorraine. En 1938, elle s’engage dans l’aide aux réfugiés espagnols. L’année suivante, elle termine brillamment ses études de médecine. En 1940, elle est nommée inspecteur d’hygiène sociale et médecin des écoles du Loiret. La même année, la promulgation du statut des juifs l’oblige à quitter son poste de médecin. Le métier de sage-femme restant accessible aux juives, elle décide d'en préparer le diplôme. Elle rejoint ensuite à Nice, encore en zone libre, son compagnon, l’écrivain Moussa Abadi. La ville est alors occupée par les Italiens et une importante communauté juive y a trouvé refuge dès novembre 1942. Un an plus tard, les Allemands reprennent la ville et les arrestations se multiplient. Odette s’engage dans la Résistance où elle devient Sylvie Delatre, et met en place, avec Moussa Abadi, le réseau clandestin « Marcel ». Leur but essentiel : sauver des enfants. Elle contacte des pasteurs, des maires de petits villages et des institutions laïques susceptibles de fournir des caches. Moussa, lui demande à Monseigneur Paul Rémond, évêque de Nice, de leur ouvrir des institutions catholiques. Ils réussissent ainsi à cacher cinq cent vingt-sept enfants. Tous les jours, Odette fait la tournée des institutions pour vérifier l’état de santé physique et moral des enfants, et pour payer leur pension. Plus de cinquante ans après, Jeannette Wolgust, une ancienne enfant cachée, se rappelle que tous les enfants attendaient avec impatience son passage, que sa présence et sa disponibilité les réconfortaient parce qu'elle était le seul lien avec leur passé.
Mais le réseau est découvert. Moussa Abadi réussit à échapper à la Gestapo, Odette Rosenstock, elle, est arrêtée le 25 avril 1944, à son domicile niçois, 6 rue Gounod, par la Milice française. Immédiatement livrée à la Gestapo, elle est internée à Drancy. « J’étais accusée - à juste titre -, écrira-t-elle, de m’opposer à la déportation et à la mort de centaines d’enfants, condamnés uniquement parce qu’ils étaient juifs ; ces ennemis du régime hitlérien étaient particulièrement dangereux pour lui ; le plus jeune était âgé de quelques mois, les plus vieux atteignaient leur quatorzième année.»Odette Abadi, p. 15.
De Drancy, elle est envoyée au camp d’Auschwitz-Birkenau, puis à celui de Bergen-Belsen où elle travaille comme médecin dans des conditions pitoyables. Elle est libérée au printemps 1945.
Odette revient en France, épouse Moussa Abadi, et travaille comme médecin-chef à la Direction d'hygiène sociale de la ville de Paris. Elle et son époux achèvent leur tâche auprès des enfants qu’ils avaient pu cacher en organisant leur retour. Le couple restera sans enfants, mais au fil des années, ceux qu’ils avaient contribué à sauver se reconnaîtront entre eux comme « Les Enfants Abadi ». Ce n’est que cinquante ans après la guerre qu’Odette Abadi fera paraître dans son livre Terre de détresse, un témoignage d’une exactitude terrifiante sur ses activités de médecin au revier, la baraque servant d’infirmerie aux déportés.
Moussa Abadi meurt en 1997. Deux ans plus tard, le 29 juillet 1999, à Paris, Odette Abadi, quitte volontairement la vie.
Un an après, le 19 juin 2000, une plaque leur rendant hommage est apposée sur un mur de l’archevêché de Nice. On peut y lire : « En ce lieu Odette Rosenstock et Moussa Abadi, avec le concours de Monseigneur Paul Rémond, archevêque-évêque de Nice, ont créé le réseau Marcel pour lutter contre le nazisme et les lois antijuives de Vichy. Ils ont caché et sauvé dans le diocèse de Nice, 527 enfants juifs de 1942 à 1944. » La pose de cette plaque commémorative avait été organisée par l’association des « Enfants et Amis Abadi » en présence de l’évêque de Nice, Monseigneur Jean Bonfils, du grand rabbin de la ville, Mordéhaï Bensoussan, et du Professeur René Rémond, neveu de l’ancien archevêque de Nice.
A son témoignage sur les camps d’extermination, qu’elle a voulu sans oubli ni pardon, Odette Abadi a donné comme titre les premiers mots du refrain d’un chant écrit en 1933 par les prisonniers du camp de Borgermoor, le Chant des Marais, que les déportées chantaient parfois pour se donner un peu d’espoir :

Oh ! terre de détresse
Où nous devons sans cesse
Piocher - Piocher
Mais un jour de notre vie
Le printemps refleurira
Liberté, liberté chérie
Je dirai : tu es à moi
Oh terre enfin libre
Où nous pourrons revivre
Aimer - Aimer.Idem, p. 3

Dans les camps, les déportées osent à peine murmurer son dernier couplet, et le plus urgent pour elles est d’apprendre la ruse :

La quarantaine c’est la période la plus dure. On veut vous habituer et éliminer tout de suite celles qui n’ont pas assez de forces pour résister ; ça ira mieux quand vous serez dans un Kommando. Pour l’instant, comme il n’y a pas de contrôle, essayez de filer quand on vient vous prendre pour le travail. Facile à dire ! De ce jour, j’ai commencé une vie de ruse pour tacher de me cacher après chaque appel. Où aller ? Le plus souvent je me réfugie sous un Block, sur la Wiese, un long terrain vague qui longe les barbelés et sous lequel on dit que des milliers de prisonniers de guerre soviétiques fusillés pour avoir refuser de travailler pour les allemands ont été enfouis. Savoir fuir avant qu’on vous repère, fuir les coups, fuir le seau d’eau glacée ou le pot de soupe moisie qu’on vous jette au visage par une fenêtre d’un Block qui s’ouvre brusquement. Moi, j’erre seule, je peux réussir. Mais les autres, qui se groupent comme de pauvres bêtes apeurées ? Alors comme dans le Chant des Marais,
"Nous devons sans cesse, piocher, piocher !"Ibidem, pp. 36-37.

Odette Abadi, p.15. Odette Abadi, p. 15.
Idem, p. 3 Idem, p. 3.
Ibidem, pp. 36-37. Ibidem, pp. 36-37.

Bibliographie :

Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.