Le 24 août 1914, à Paris, Odette Rosenstock vient au monde
dans une famille juive laïque originaire de Lorraine. En 1938,
elle sengage dans laide aux réfugiés espagnols.
Lannée suivante, elle termine brillamment ses études
de médecine. En 1940, elle est nommée inspecteur dhygiène
sociale et médecin des écoles du Loiret. La même
année, la promulgation du statut des juifs loblige à
quitter son poste de médecin. Le métier de sage-femme
restant accessible aux juives, elle décide d'en préparer
le diplôme. Elle rejoint ensuite à Nice, encore en zone
libre, son compagnon, lécrivain Moussa Abadi. La ville
est alors occupée par les Italiens et une importante communauté
juive y a trouvé refuge dès novembre 1942. Un an plus
tard, les Allemands reprennent la ville et les arrestations se multiplient.
Odette sengage dans la Résistance où elle devient
Sylvie Delatre, et met en place, avec Moussa Abadi, le réseau
clandestin « Marcel ». Leur but essentiel : sauver des
enfants. Elle contacte des pasteurs, des maires de petits villages
et des institutions laïques susceptibles de fournir des caches.
Moussa, lui demande à Monseigneur Paul Rémond, évêque
de Nice, de leur ouvrir des institutions catholiques. Ils réussissent
ainsi à cacher cinq cent vingt-sept enfants. Tous les jours,
Odette fait la tournée des institutions pour vérifier
létat de santé physique et moral des enfants,
et pour payer leur pension. Plus de cinquante ans après, Jeannette
Wolgust, une ancienne enfant cachée, se rappelle que tous les
enfants attendaient avec impatience son passage, que sa présence
et sa disponibilité les réconfortaient parce qu'elle
était le seul lien avec leur passé.
Mais le réseau est découvert. Moussa Abadi réussit
à échapper à la Gestapo, Odette Rosenstock, elle,
est arrêtée le 25 avril 1944, à son domicile niçois,
6 rue Gounod, par la Milice française. Immédiatement
livrée à la Gestapo, elle est internée à
Drancy. « Jétais accusée - à juste
titre -, écrira-t-elle, de mopposer à la déportation
et à la mort de centaines denfants, condamnés
uniquement parce quils étaient juifs ; ces ennemis du
régime hitlérien étaient particulièrement
dangereux pour lui ; le plus jeune était âgé de
quelques mois, les plus vieux atteignaient leur quatorzième
année.»
De Drancy, elle est envoyée au camp dAuschwitz-Birkenau,
puis à celui de Bergen-Belsen où elle travaille comme
médecin dans des conditions pitoyables. Elle est libérée
au printemps 1945.
Odette revient en France, épouse Moussa Abadi, et travaille
comme médecin-chef à la Direction d'hygiène sociale
de la ville de Paris. Elle et son époux achèvent leur
tâche auprès des enfants quils avaient pu cacher
en organisant leur retour. Le couple restera sans enfants, mais au
fil des années, ceux quils avaient contribué à
sauver se reconnaîtront entre eux comme « Les Enfants
Abadi ». Ce nest que cinquante ans après la guerre
quOdette Abadi fera paraître dans son livre Terre de
détresse, un témoignage dune exactitude terrifiante
sur ses activités de médecin au revier, la baraque
servant dinfirmerie aux déportés.
Moussa Abadi meurt en 1997. Deux ans plus tard, le 29 juillet 1999,
à Paris, Odette Abadi, quitte volontairement la vie.
Un an après, le 19 juin 2000, une plaque leur rendant hommage
est apposée sur un mur de larchevêché de
Nice. On peut y lire : « En ce lieu Odette Rosenstock et Moussa
Abadi, avec le concours de Monseigneur Paul Rémond, archevêque-évêque
de Nice, ont créé le réseau Marcel pour lutter
contre le nazisme et les lois antijuives de Vichy. Ils ont caché
et sauvé dans le diocèse de Nice, 527 enfants juifs
de 1942 à 1944. » La pose de cette plaque commémorative
avait été organisée par lassociation des
« Enfants et Amis Abadi » en présence de lévêque
de Nice, Monseigneur Jean Bonfils, du grand rabbin de la ville, Mordéhaï
Bensoussan, et du Professeur René Rémond, neveu de lancien
archevêque de Nice.
A son témoignage sur les camps dextermination, quelle a voulu sans oubli ni pardon,
Odette Abadi a donné comme titre les premiers mots du refrain
dun chant écrit en 1933 par les prisonniers du camp
de Borgermoor, le Chant des Marais, que les déportées
chantaient parfois pour se donner un peu despoir :
Oh ! terre de détresse
Où nous devons sans cesse
Piocher - Piocher
Mais un jour de notre vie
Le printemps refleurira
Liberté, liberté chérie
Je dirai : tu es à moi
Oh terre enfin libre
Où nous pourrons revivre
Aimer - Aimer.
Dans les camps, les déportées osent à peine murmurer son dernier couplet, et le plus urgent pour elles est dapprendre la ruse :
La quarantaine cest la période la plus dure. On veut vous habituer et éliminer
tout de suite celles qui nont pas assez de forces pour résister
; ça ira mieux quand vous serez dans un Kommando.
Pour linstant, comme il ny a pas de contrôle,
essayez de filer quand on vient vous prendre pour le travail. Facile
à dire ! De ce jour, jai commencé une vie de
ruse pour tacher de me cacher après chaque appel. Où
aller ? Le plus souvent je me réfugie sous un Block, sur
la Wiese, un long terrain vague qui longe les barbelés et
sous lequel on dit que des milliers de prisonniers de guerre soviétiques
fusillés pour avoir refuser de travailler pour les allemands
ont été enfouis. Savoir fuir avant quon vous
repère, fuir les coups, fuir le seau deau glacée
ou le pot de soupe moisie quon vous jette au visage par une
fenêtre dun Block qui souvre brusquement.
Moi, jerre seule, je peux réussir. Mais les autres,
qui se groupent comme de pauvres bêtes apeurées ? Alors
comme dans le Chant des Marais,
"Nous devons sans cesse, piocher, piocher !"
Odette Abadi, p. 15.
Idem, p. 3.
Ibidem, pp. 36-37.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.