Dans lautobiographie quelle rédigea à la fin de sa vie, Je me retournerai souvent, Dominique Arban retrace elle-même son long parcours. Née juive en Russie et convertie plus tard au catholicisme, intellectuelle passionnée, elle fut pendant plus dun demi-siècle une critique littéraire influente de la presse écrite et de la radio. Née à Moscou le 13 octobre 1909, elle est la fille de Benjamin Huttner, exportateur, et de Raïssa Goloborodko. Son frère aîné, ses parents et elle-même sont en vacances près de Paris lorsquéclate la Première guerre mondiale. La famille reste alors en France. Nathalie Huttner est une enfant. Elle fréquente dabord lécole communale, puis un pensionnat de religieuses, avant dentrer au lycée Molière. Elle passe ensuite une licence libre et commence à travailler, dabord dans un studio de cinéma, puis aux éditions Armand Colin en qualité de dactylographe. Cest au début des années trente quelle commence sa carrière journalistique. Elle participe alors au lancement dun nouvel hebdomadaire édité par Plon, avec le journaliste Henri Massis, maurassien notoire. Elle vivra avec lui une longue passion, entachée de la haine que son amant a pour les juifs. Malgré cette liaison, Nathalie Huttner accepte dêtre mariée par ses parents à un coreligionnaire russe. Elle se sépare rapidement de ce mari imposé qui savère être un escroc, bigame et coureur de dot. Devenue entre temps une journaliste appréciée, elle rejoint en 1937 léquipe du journal Marianne où elle est soccupe de la partie littéraire et artistique. La Seconde guerre mondiale est déclarée. Nathalie décide de se faire baptiser, à linsu de son père, quelle ne veut pas heurter. Elle reste à Paris et travaille à la radio. Sur les conseils dune amie qui trouve que Nathalie Huttner fait trop étranger, elle change de nom : Dominique Arban est née. En juin 1940, elle refuse doccuper la place que ses collègues de travail à la radio lui réservent à bord du Massilia qui appareille de Marseille pour rejoindre lAfrique du Nord. Mais elle quitte Paris et, après des mois derrances, le Père Carré, qui lavait baptisée, lui trouve un refuge à Tulle. Cest là quelle apprend la disparition de ses parents déportés et quelle rédige un roman de colère, La Cité dinjustice. Elle revient à Paris, où Marguerite Duras lhéberge, et propose son manuscrit aux éditions Julliard qui lacceptent immédiatement. Paris est libéré et Dominique Arban peut poursuivre sa carrière de critique littéraire courtisée. En 1952, elle rejoint Albert Camus et léquipe du journal Combat. Elle collabore au Figaro Littéraire, au Nouvel Observateur, au Monde, puis à Radio France. Pendant plus de vingt ans, elle y anime des émissions littéraires, « La page étrangère », puis « Étranger, mon ami », dans lesquelles elle fait découvrir et aimer de nombreux auteurs. Ses travaux sur lécrivain russe Fiodor Dostoïevski lui valent dêtre nommée Maître de recherches au Centre national de la recherche scientifique. Elle est alors invitée à retourner en U.R.S.S. où elle donne une série de conférences dans sa langue natale. De retour à Paris, elle adapte une des uvres de Dostoïevski, les Frères Karamazov, finalement tournés pour la télévision. A lâge de quatre-vingt deux ans, pratiquement aveugle, elle succombe à une crise cardiaque à son domicile parisien, le 24 juin 1991. Elle avait été honorée par le Prix de la Société des Gens de lettres et par celui de lAcadémie française.
Dans ses souvenirs, Dominique Arban avait donné les raisons de sa conversion, et rappelé sa visite au commissariat du 16e arrondissement où dut aller pour se déclarer « juive » pendant la guerre :
A cette époque, je croyais fermement en Dieu. Quel Dieu
? Étais-je orthodoxe comme ma Nastia [sa gouvernante russe]
? Juive, ce quétait ma famille ? Mais cette religion
je nen savais rien. Catholique ? Javais vécu
jusqualors en adolescente catholique, en jeune femme qui
fréquentait en secret léglise dAuteuil.
Javais besoin dordre pour pourvoir mourir.
Je choisis la religion catholique, puisquen ce domaine javais
quelques savoirs
Je me fis baptiser par besoin dordre.
Et jusquà la dérive suprême de lannée
1943, je fus contente. Les « choses » en moi étaient
rangées.
Eh oui ! Et quand je suis arrivée au commissariat, savez-vous
ce quil y avait ? Il y avait la queue ! Vous comprenez ?
La queue ! Tous ces braves juifs et leurs dames et demoiselles
qui savaient bien que la loi, on lui obéit. On nétait
pas des vagabonds. On vivait dans le 16e ! [
]
Des siècles de morale, de rigidité, de rigueur,
et cet honneur au nom duquel il me préférait aux
abattoirs. Des siècles avaient forgé, orné,
à peine diversifié ces dignités juives !
Jen souffre encore quand elle pointe dans un recoin de mes
quatre-vingt-deux ans.
Dominique Arban, p. 80 et p. 96.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.