Présences féminines juives en France (XIXè-XXè siècles)



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ARBAN Dominique,

pseudonyme de Nathalie Hyttner

1909-1991

Animatrice radio et femme de lettres

Dans l’autobiographie qu’elle rédigea à la fin de sa vie, Je me retournerai souvent, Dominique Arban retrace elle-même son long parcours. Née juive en Russie et convertie plus tard au catholicisme, intellectuelle passionnée, elle fut pendant plus d’un demi-siècle une critique littéraire influente de la presse écrite et de la radio.
Née à Moscou le 13 octobre 1909, elle est la fille de Benjamin Huttner, exportateur, et de Raïssa Goloborodko. Son frère aîné, ses parents et elle-même sont en vacances près de Paris lorsqu’éclate la Première guerre mondiale. La famille reste alors en France. Nathalie Huttner est une enfant. Elle fréquente d’abord l’école communale, puis un pensionnat de religieuses, avant d’entrer au lycée Molière. Elle passe ensuite une licence libre et commence à travailler, d’abord dans un studio de cinéma, puis aux éditions Armand Colin en qualité de dactylographe.
C’est au début des années trente qu’elle commence sa carrière journalistique. Elle participe alors au lancement d’un nouvel hebdomadaire édité par Plon, avec le journaliste Henri Massis, maurassien notoire. Elle vivra avec lui une longue passion, entachée de la haine que son amant a pour les juifs. Malgré cette liaison, Nathalie Huttner accepte d’être mariée par ses parents à un coreligionnaire russe. Elle se sépare rapidement de ce mari imposé qui s’avère être un escroc, bigame et coureur de dot. Devenue entre temps une journaliste appréciée, elle rejoint en 1937 l’équipe du journal Marianne où elle est s’occupe de la partie littéraire et artistique.
La Seconde guerre mondiale est déclarée. Nathalie décide de se faire baptiser, à l’insu de son père, qu’elle ne veut pas heurter. Elle reste à Paris et travaille à la radio. Sur les conseils d’une amie qui trouve que Nathalie Huttner fait trop étranger, elle change de nom : Dominique Arban est née. En juin 1940, elle refuse d’occuper la place que ses collègues de travail à la radio lui réservent à bord du Massilia qui appareille de Marseille pour rejoindre l’Afrique du Nord. Mais elle quitte Paris et, après des mois d’errances, le Père Carré, qui l’avait baptisée, lui trouve un refuge à Tulle. C’est là qu’elle apprend la disparition de ses parents déportés et qu’elle rédige un roman de colère, La Cité d’injustice. Elle revient à Paris, où Marguerite Duras l’héberge, et propose son manuscrit aux éditions Julliard qui l’acceptent immédiatement.
Paris est libéré et Dominique Arban peut poursuivre sa carrière de critique littéraire courtisée. En 1952, elle rejoint Albert Camus et l’équipe du journal Combat. Elle collabore au Figaro Littéraire, au Nouvel Observateur, au Monde, puis à Radio France. Pendant plus de vingt ans, elle y anime des émissions littéraires, « La page étrangère », puis
« Étranger, mon ami », dans lesquelles elle fait découvrir et aimer de nombreux auteurs. Ses travaux sur l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski lui valent d’être nommée Maître de recherches au Centre national de la recherche scientifique. Elle est alors invitée à retourner en U.R.S.S. où elle donne une série de conférences dans sa langue natale. De retour à Paris, elle adapte une des œuvres de Dostoïevski, les Frères Karamazov, finalement tournés pour la télévision.
A l’âge de quatre-vingt deux ans, pratiquement aveugle, elle succombe à une crise cardiaque à son domicile parisien, le 24 juin 1991. Elle avait été honorée par le Prix de la Société des Gens de lettres et par celui de l’Académie française.

Dans ses souvenirs, Dominique Arban avait donné les raisons de sa conversion, et rappelé sa visite au commissariat du 16e arrondissement où dut aller pour se déclarer « juive » pendant la guerre :

A cette époque, je croyais fermement en Dieu. Quel Dieu ? Étais-je orthodoxe comme ma Nastia [sa gouvernante russe] ? Juive, ce qu’était ma famille ? Mais cette religion je n’en savais rien. Catholique ? J’avais vécu jusqu’alors en adolescente catholique, en jeune femme qui fréquentait en secret l’église d’Auteuil.
J’avais besoin d’ordre pour pourvoir mourir. Je choisis la religion catholique, puisqu’en ce domaine j’avais quelques savoirs…
Je me fis baptiser par besoin d’ordre.
Et jusqu’à la dérive suprême de l’année 1943, je fus contente. Les « choses » en moi étaient rangées.
Eh oui ! Et quand je suis arrivée au commissariat, savez-vous ce qu’il y avait ? Il y avait la queue ! Vous comprenez ? La queue ! Tous ces braves juifs et leurs dames et demoiselles qui savaient bien que la loi, on lui obéit. On n’était pas des vagabonds. On vivait dans le 16e ! […]
Des siècles de morale, de rigidité, de rigueur, et cet honneur au nom duquel il me préférait aux abattoirs. Des siècles avaient forgé, orné, à peine diversifié ces dignités juives ! J’en souffre encore quand elle pointe dans un recoin de mes quatre-vingt-deux ans.Dominique Arban, p. 80 et p. 96

Dominique Arban, p. 80 et p. 96.

Bibliographie :

Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.