Denise Baumann est née en 1921 à Vitry-le-François,
dans la Marne, où vivent ses parents, tous deux de familles
juives alsaciennes ayant choisi la France en 1870. Son père
était libre penseur, sa mère, plus respectueuse des
traditions religieuses. Elle a une sur aînée, Simone.
A la fin des années trente, Denise Baumann est étudiante
en lettres et participe à des manifestations anti-fascistes.
Mais au début de l'occupation allemande, elle doit interrompre
ses études et se réfugier à la Ferté-sous-Jouarre
avec sa famille. En 1943, atteinte de pneumonie, Denise se sépare
de ses parents pour se faire soigner à Pau. Elle ne reverra
plus jamais aucun membre de sa famille : son père, sa mère,
sa sur son mari et leur trois petites filles seront arrêtés,
internés à Drancy et déportés sans retour
à Auschwitz.
Pendant la guerre, pour gagner sa vie, Denise est d'abord monitrice
dans une maison d'enfants de l'O.S.E. Mais elle réalise rapidement
qu'il faut mettre en place d'autres moyens pour sauver les enfants.
Elle entre alors dans la clandestinité et rejoint dans un premier
temps, le réseau de résistance juive dit " Réseau
Garel "
où elle est agent de liaison. Elle participe ensuite aux actions
du Mouvement national contre le racisme
.
Par modestie, Denise Baumannn n'a pas confié à ses proches
davantage de détails sur ses activités de résistante.
Après la guerre, elle reprend ses études et devient
Conseillère d'orientation. Elle entre ainsi au Service d'orientation
professionnelle de l'O.S.E. qui avait fusionné avec le service
d'accueil et d'information du Service social des Jeunes (S.S.J.).
Ce service d'orientation professionnelle (O.P.) s'est plus particulièrement
occupé des enfants orphelins de la Shoah. Denise Baumann
y travaille avec Denise Kahn qui avait été appelée
par le professeur Eugène Minkowski, médecin de l'O.S.E.,
à diriger ce service à sa création. Au fil des
ans, l'O.P. a largement débordé le cadre de la communauté
juive, et il a été reconnu par les services sociaux
laïques et religieux de toutes obédiences.
Denise Baumann continue à se former professionnellement. Elle
passe un diplôme de psycho-pathologie, puis elle est appelée,
en 1956, à diriger le Centre d'Orientation de la Caisse d'Allocation
familiales de Paris. Elle développe ce service en y introduisant
des consultations familiales et psychologiques et le dirige jusqu'à
sa retraite en 1982.
Elle n'oublie jamais la disparition des siens, et à côté
de son travail, elle est un membre actif de l'Association des Fils
et Filles de déportés juifs de France (F.F.D.J.F.).
Elle soutient les actions de Serge Klarsfeld, président de
cette association, qui dédicacera son second ouvrage.
Le premier ouvrage de Denise Baumann, Une famille comme les autres,
paraît en 1973. Quarante ans après la disparition des
siens, elle rassemble dans cet ouvrage les lettres que les membres
de sa famille, tous disparus, ont écrites pendant l'occupation.
Mais c'est plus qu'un simple recueil de lettres : elle les annote
et les fait précéder d'explications mettant en lumière
les méthodes nazies et vichyssoises de destruction des juifs.
Son deuxième ouvrage parait en 1988, peu de temps avant son
décès. C'est La mémoire des oubliés.
Grandir après Auschwitz, une enquête sur les diverses
réactions des survivants de la Shoah interrogés
plus de quarante après la fin de la guerre. Elle y décrit
notamment l'attitude de ces hommes et de ces femmes face à
leurs enfants et leurs petits enfants, se demandant s'il fallait leur
inculquer le malheur qui les avait frappés dans leur enfance.
Ce fut une enquête longue et difficile, conduite avec la F.F.D.J.F.,
la première à être menée systématiquement
auprès des rescapés de la Shoah. Pour la mener
à bien elle envoya quatre cent questionnaires. Elle en reçut
cent en retour, et les compléta dans la mesure du possible
par des entretiens personnels. Ce travail de Denise Baumann reste
une référence sur le devenir des rescapés de
la Shoah. C'est un élément de transmission exceptionnel,
souvent utilisé par les enseignants.
Les personnes qui ont connu Denise Baumann appréciaient son
amitié chaleureuse et sa générosité. Elle
se savait malade, et avait préparé sa succession par
testament en créant une fondation individualisée au
nom de ses parents : la fondation Renée et Léon Baumann,
et une bourse Denise Baumann, toutes deux gérées par
la Fondation du Judaïsme français.
Après une longue maladie, elle décède à
Paris le 20 août 1988. Quelques mois plus tard, comme elle l'avait
souhaité, ses amis se réunissent le jour de son anniversaire,
le 16 octobre 1988, pour écouter ensemble la musique qu'elle
aimait. La rencontre se déroulait au centre communautaire israélite
du Boulevard Poissonnière, et plus de trois cent personnes
s'étaient réunies pour entendre sa musique préférée,
Mozart et Albinoni.
Tirés d'Une famille comme les autres, deux courts extrait donnent le ton de l'ouvrage : celui d'une analyse minutieuse de témoignages sur cette 'époque, et celui de l'humanité profonde de Denise Baumann. Dans ce commentaire particulier, elle explique le dilemme des " missionnaires ", ces personnes choisies par les S.S. pour qu'ils persuadent leurs parents de les rejoindre à Drancy :
Brunner, mettant en pratique les méthodes des
camps allemands, créé le " bureau des missions
", début juillet. Les S.S. choisissent les internés
ayant leur famille à Drancy et, sous la menace de la déportation
immédiate de celle-ci, leur fait exécuter des "
missions ". il s'agit généralement de persuader
des personnes encore libres de rejoindre Drancy dans l'intérêt
de leur parents prisonniers et dans le leur. Albert W. avec sa femme
et ses trois petites filles, dans un Drancy coupé du reste
du monde, est une victime toute désignée. [
]
Trente ans après qu'Albert W. accepta le marché, il
est facile de le juger sévèrement. En avons-nous le
droit ? A sa place, croyant sauver non sa vie, mais celle de ses enfants,
comment aurions-nous agi ? 
La lettre citée, écrite de Drancy le 13 août 1943, est celle de Simone W., la femme du " missionnaire " précédemment évoqué. Elle est adressée à Madame Papillon, une aide-ménagère devenue une amie sûre et efficace, grâce à qui une partie des lettres familiales furent conservées. Sachant que les adresses des correspondants sont relevées, elle écrit à cette amie chrétienne afin de ne pas risquer l'arrestation d'autres membres juifs de sa famille et tente de la persuader que les conditions du camp sont supportables :
Nous allons tous les cinq aussi bien que possible.
Francine devient une grande poupée, elle a dix-sept mois aujourd'hui.
Comme le temps passe ! Elle commence à bien trotter ; elle
marche en se tenant à son petit lit et en fait le tour
Ses deux grandes surs sont très diables, et heureusement
que les maîtresses les gardent une bonne partie de la journée
dans une cour à l'air, on en est débarrassés.
Surtout que nous sommes au troisième étage du bloc.
On vient d'emménager il y a quelques jours dans les locaux
repeints, toutes les femmes au troisième, et les hommes au
premier et deuxième. Mon mari est au premier étage.
Nous sommes assez bien : 12 par chambre, cela va. Mon mari occupe
mon ancienne chambre de la pouponnière autrefois. Il travaille
toute la journée et a peu de temps de libre, aussi m'a t-il
chargée d'écrire sa lettre à sa place.
Je vais vous donner sur celle-là toutes les indications pour
l'envoi des colis
que vous voudrez bien nous envoyer. Nous sommes beaucoup mieux nourris
maintenant, la soupe est bonne, mais les colis sont toujours les bienvenus !

Du nom de l'ingénieur Georges Garel, dont le réseau assure notamment la dispersion des enfants juifs, en les confiant à des institutions scolaires laïques mais surtout chrétiennes, et à des familles
En 1949, le M.N.C.R. deviendra le M.R.A.P., Mouvement contre le Racisme, l'Antisémitisme et pour la paix. En 1977, il devient, le Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les peuples.
Denise Baumann, 1973, pp. 138-139.
Courrier et colis servent à repérer les adresses de familles juives encore libres, afin de les arrêter sous prétexte de regroupement familial. Cette fois, les internés ont compris et n'écrivent plus directement. Lors des interrogatoires de Brunner et de ses S.S., ils donnent de fausses adresses ou " ne savent pas ", ce qui fait dire à Brunner, furieux, : " Il n'y a que des orphelins dans ce camp ! ", note faisant partie de l'ouvrage de D. Baumann.
Denise Baumann, 1973,op. cit., pp. 152-153.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.