Présences féminines juives en France (XIXè-XXè siècles)



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BEDDOUCKH Laure

1887-1970

Enseignante et suffragette à Marseille

Née à Oran le 15 octobre 1887, Laure est la fille d'Isaac Beddouckh, juif d'Algérie, et d'Esther Gabrielle Lyon, juive du Comtat Venaissin. Quelques années après sa naissance, son père désert le domicile conjugal, laissant Laure et sa mère sans ressources à Oran. Toutes deux rejoignent alors la famille maternelle établie à Marseille. Laure y poursuit ses études, obtient le Brevet de capacité pour l'enseignement et fonde une école privée pour jeunes filles : Les Cours commerciaux Beddouckh. En 1918, elle épouse un non-juif, le sous-lieutenant Adolphe Jullien, dont elle divorcera quelques années plus tard. De cette courte union naîtra une fille, Françoise Claudine.
Laure Beddouckh ne se limite pas à ses activités professionnelles. Elle s'engage activement dans la bataille pour le droit de vote des femmes. En 1912, avec l'appui de Cécile Brunschvicg*, présidente nationale de l'Union Française pour le Suffrage des Femmes (U.F.S.F.), elle fonde la section marseillaise de l'U.F.S.F. dont elle est la secrétaire générale jusqu'en 1940. C'est aussi une journaliste prolixe et militante : elle signe régulièrement la rubrique " Feuillets féministes " du quotidien marseillais Le Petit Provençal ; elle collabore également à d'autres journaux locaux et publie au total plus de deux cent cinquante articles dans lesquels elle explique inlassablement pourquoi les femmes doivent obtenir le droit de vote. Elle fonde aussi différentes associations féminines professionnelles, parmi lesquelles l'Alliance des jeunes filles sténo-dactylographes en 1921. Soutenue par l'avocate marseillaise Germaine Poinso-Chapuis (qui sera première femme ministre en France en 1947), Laure Beddouckh pose les bases du Soroptimist Club de Marseille en 1929. D'origine américaine, cette association des " sœurs les meilleures " regroupe l'élite des travailleuses, représentées par une déléguée pour chaque profession.
Pendant la Seconde guerre mondiale, ses origines juives mettent Laure Beddouckh en danger. Germaine Poinso-Chapuis la sauve in extremis en l'aidant à quitter Marseille, avec sa mère et sa fille, pour se réfugier à Lyon. Elle passe ensuite les dernières années de sa vie à Paris auprès de sa fille devenue Françoise Seligmann, militante à la Ligue des Droit de l'Homme et sénatrice. C'est auprès d'elle qu'elle décède le 30 décembre 1970.
Sa fille évoquera ses parents dans ses mémoires. Elle y rappelle qu'en août 1942, son père, qu'elle n'avait pas revu depuis l'âge de 12 ans, lui propose de quitter " sa Juive de mère " et de le rejoindre à Casablanca. Elle est stupéfiée par le cynisme du marché qui lui est proposé et refuse de renoncer à cette moitié d'elle-même. Françoise Seligmann admire profondément sa mère : " Un personnage hors du commun, reconnue comme telle par des générations d'élèves qu'elle a formées et par tous ceux qui l'ont suivie pendant trente ans, à Marseille, dans son infatigable action pour la défense et la promotion des femmes" Françoise Seligmann, 2000, p. 41.. Cette reconnaissance est confortée par les travaux universitaires que Florence Berceot lui a récemment consacrés, en rassemblant de très nombreux articles de cette militante marseillaise de la première heure.

Quelques extraits d'articles de Laure Jullien-Beddouckh illustrent son implication dans les luttes pour le suffrage des femmes dès 1924 :

Les revendications suffragistes ne doivent pas être l'apanage d'une classe, le bulletin de vote sera pour toutes, et les avantages qui en résulteront sont plus urgents encore pour les femmes du peuple directement aux prises avec les difficultés croissantes de la vie, pour la travailleuse dont les intérêts sont si mal défendus. […]
Plus nombreuses chaque jour sont les militantes de notre cause, et ce que tant de femmes veulent, les sénateurs finiront bien par le vouloir. Laure Beddouckh, 11 mars 1924, p. 4.

L'année suivante, Laure Jullien-Beddouckh développe la nécessité pour les femmes d'entrer dans les partis politiques afin d'y poursuivre leur action :

Notre propagande féministe entre dans une phase nouvelle : le comité central de l'U.F.S.F. préconise très justement l'entrée des femmes dans les partis politiques. Nous comprenons le juste émoi que peuvent causer ces mots, l'appréhension de celles qui ayant adhéré à nos groupes n'ont pas réfléchi suffisamment encore à la question pour vaincre les répugnances que fait naître ce mot " politique " […]
Ce bulletin de vote, objet de nos incessantes revendications, ce sont les électeurs qui doivent le demander pour nous à leurs élus. C'est à ceci, à l'heure actuelle, que se résume la question. Les femmes sont en grande partie convaincues de la nécessité de devenir électrices, notre propagande doit s'exercer dans les partis. C'est là que nous devons agir. Nous devons persuader les clubs et les électeurs de l'intérêt que nous attachons à l'obtention du bulletin de vote et ils ne le seront que par cette preuve tangible de nos désirs électoraux, notre présence à toutes les batailles politiques, notre participation dans tous les milieux où se préparent les destinées de notre pays. Laure Beddouckh, 12 janvier 1925, p.5.

Françoise Seligmann, 2000, p. 41. Françoise Seligmann, 2000, p. 41.
Laure Beddouckh, 11 mars 1924, p. 4. Laure Beddouckh, 11 mars 1924, p. 4.
Laure Beddouckh, 12 janvier 1925, p.5. Laure Beddouckh, 12 janvier 1925, p.5.

Bibliographie :

Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.