Marylise Ben Haim naît à Alger le 10 octobre 1928. Elle aimait rappeler sa double ascendance juive : berbère par son père, Moïse Ben Haim, dont les ancêtres appartenaient la vieille tribu algérienne des Ben Mochi ; andalouse par sa mère, Sultana Stora, issue d'une famille de musiciens juifs expulsés d'Espagne. Marylise est la troisième d'une fratrie de quatre enfants. Au début de la Seconde guerre mondiale, elle est élève au lycée Fromentin d'Alger. Elle en est chassée par le numerus clausus appliqué aux juifs par les lois de Vichy. C'est à cette période qu'elle adhère aux Jeunesses communistes clandestines d'Alger dont son frère est secrétaire. En 1943, elle réintègre le lycée après le débarquement américain qui a lieu à Alger le 8 novembre 1942. Elle poursuit ensuite une formation d'institutrice tout en continuant des études de philosophie à l'université d'Alger. En 1952, Marylise est nommée institutrice suppléante au village d'Aboutville. L'école est délabrée et les paysans arabes n'osent pas y envoyer leurs enfants car ils n'ont pas de chaussures. Pour les instruire, elle va elle-même chercher les enfants dans leur famille. En 1954 et 1955, parallèlement à son travail d'institutrice, elle collabore au journal Alger Républicain. Elle s'engage alors dans la guerre de libération de l'Algérie en devenant agent de liaison dans le maquis d'Ouarsenis dit le " Maquis Rouge ". Recherchée par la police, elle entre dans la clandestinité. En 1958, elle est condamnée par contumace à vingt ans de travaux forcés par le tribunal militaire d'Alger. Sa famille, harcelée et menacée, quitte l'Algérie pour Marseille. Elle-même reste dans la clandestinité jusqu'à l'indépendance de l'Algérie. En 1962, elle est nommée maîtresse d'application par le nouveau gouvernement, puis conseillère pédagogique à l'École Normale de Bouzaréa. Des raisons de santé l'obligent à arrêter de travailler en 1964. Elle part se faire soigner en France où elle est envoyée grâce aux accords de la Mutuelle générale de l'Éducation Nationale (M.G.E.N.) avec le gouvernement de l'Algérie indépendante. Lorsque Houari Boumedienne prend le pouvoir en 1965, il pourchasse et fait torturer les communistes algériens. Tous ceux qui se trouvent, comme elle, à l'extérieur du pays, ne peuvent y revenir, leur nom étant fiché à la frontière. Myriam Ben met à profit cet exil forcé pour reprendre des études à la Sorbonne. Elle apprend le russe, soutient une thèse en histoire moderne, peint et écrit. En 1967, Leïla, une pièce de théâtre qu'elle a écrite, est lue au Théâtre national de l'Ouest de Paris par Mohamed Boudia et ses comédiens. En 1974, elle peut retourner vivre et travailler dans son pays. Elle est chargée de l'organisation de l'enseignement des langues étrangères et des sciences sociales à l'Institut National des Hydrocarbures, à Boumerdès où elle exerce jusqu'à sa retraite en 1986. Sa carrière d'écrivain la poursuit. En 1974, la revue parisienne Les Temps Modernes publie une de ses nouvelles " L'enfant à la flûte ". Elle en publiera d'autres dans les années qui suivent. C'est en Algérie, en 1979, que sa pièce Nora est lue pour la première fois par la troupe de Kateb Yacine. Parallèlement à ses travaux d'écriture, Myriam Ben peint et multiplie les expositions en Algérie et à l'étranger. De 1976 à 1986, le Centre culturel de la Willaya d'Alger expose ses uvres régulièrement. Jusqu'en 1992, elle expose chaque année avec d'autres femmes peintres pour commémorer la Journée internationale des Femmes, le 8 mars. Tandis que le Musée national des Beaux-arts d'Alger acquiert plusieurs de ses tableaux, elle expose à Paris et dans plusieurs pays d'Europe. Elle est membre de l'Union des écrivains algériens, de l'Union nationale des anciens Moudjahidines [combattants de la libération] et du Mouvement des femmes algériennes. Au début des années 1990, les luttes fratricides s'intensifient en Algérie. Myriam Ben doit finalement se contraindre à l'exil. Elle gagne alors la France où elle poursuit ses activités de peintre et d'écrivain dans un petit village du Vaucluse. En 1994, elle est sollicitée par le Forum Femmes Méditerranée de Marseille pour présider un jury chargé de récompenser une nouvelle féminine. Après avoir hésité à accepter cette invitation, tant elle est préoccupée par la vague d'assassinats en Algérie, elle participe finalement à ce Forum pendant plusieurs années. En 1999, elle fait paraître des mémoires, Quand les cartes sont truquées, et elle expose encore à Marseille, à la galerie Art 25 en avril 2001. Lors d'un dernier séjour chez des amis à Vesoul, elle doit être hospitalisée d'urgence et c'est à l'hôpital de la ville qu'elle décède le 19 novembre 2001. Elle avait demandé à être incinérée, ce qui i fut respecté.
Myriam Ben s'est engagée avec passion comme peu de femmes juives l'ont fait en Algérie. Le rythme saccadé de son poème " J'écris " rédigé à Alger en 1987 et qu'elle avait donné en préface du premier Recueil de Nouvelles de Femmes en Méditerranée, exprime bien l'urgence et la force de ses créations :
J'écris Parce que je suis femme
J'écris Parce que je dois dire Le silence des femme
J'écris Pour " L'Autre " Qui me regarde Et qui se tait
J'écris Pour partir Sans quitter mon pays Voyager sur la mer Voiles pleines Et libre
J'écris Pour sentir ma liberté Est toujours demeurée intacte Au fond de moi
J'écris Pour me prouver Que je peux agir Sans contrainte
J'écris Parce que je donne Mon âme en partage
J'écris Pour recueillir Dans mes mains la source Qui se perd Et la donner à boire
J'écris Pour retenir La trace des pas humains Effacés Par les vents de sable
J'écris Pour dire La solitude de l'homme Qui n'a pas su trouver Ses frères
J'écris Pour tuer Le mensonge
J'écris
Comme on pousse un cri
Quand l'élan de l'enfant
Se brise contre la vie
J'écris
Pour dire
Et redire
Que la semence doit éclater
Pour devenir blé
J'écris Pour proclamer Qu'il faut Chaque jour Reconquérir son pain
J'écris Parce que je peins Le Juste Inconnu des autres
J'écris Pour ne pas pleurer Parce que Dieu n'est pas là Parce que les faux-prophètes Parlent en son nom
J'écris Parce que le poète meurt de soif A côté de la source Détournée
J'écris Comme on se prosterne Devant "La Beauté Qui trône dans l'azur Comme un sphinx incompris"
J'écris Comme on plante L'arbre de Vie L'arbre d'Amour Aux pieds de Celle "Qui jamais ne rit, jamais ne pleure"
J'écris
Pour me souvenir
De la Baghavadgitâ
Et tâcher
De "prendre pour égal le Bien et le Mal
Et être tout entière à la bataille"
Recueil de Nouvelles de Femmes de la Méditerranée, Tunis, 1995, pp. 7-10.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.