Présences féminines juives en France (XIXè-XXè siècles)



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DEGRACIA née Cohen, Degracia,

pseudonyme de Gracia Cassou

1911-1985

Première femme de lettres du Maroc

Gracia Cohen est née à Fès, au Maroc, le 19 juillet 1911. Elle est la quatrième d'une famille de six enfants Son père, David Cohen, a le goût des voyages : il visite Paris, Londres, Jérusalem… Fils d'un grand propriétaire terrien, il verra ses biens confisqués sous le protectorat français qui s'installe à Fès un an après la naissance de Gracia. Sa mère, Yacouth Cohen, est la fille du rabbin, Haim Cohen. Gracia étudie à l'Ecole franco-israélite de Fès jusqu'au Brevet élémentaire. Ensuite, comme ses sœurs, elle travaille pour aider sa famille. Quelque temps secrétaire dans un cabinet d'assurances, elle quitte le Maroc en 1936 et met au monde la même année, à Biarritz son fils Claude qu'elle confie à une nourrice.
Elle travaille ensuite à Bordeaux où elle épouse en janvier 1940, Pierre Cassou, ingénieur de formation et lieutenant de cavalerie. Gracia et Pierre auront six enfants : Colette, plus tard épouse Roumanoff, Michèle, Jean-Pierre, Évelyne, Jacques et Georges. En 1948, Pierre Cassou reconnaît Claude, le premier fils de Gracia, qui vit dorénavant avec eux. La famille Cassou ainsi réunie passe pratiquement toute la Seconde guerre mondiale au Maroc. Après 1945 Gracia se fixe à Hyères puis à Paris, avant de rejoindre son mari en Algérie où celui-ci est affecté en tant que commandant de 1959 à 1962. Ce sera ensuite le retour à Paris, puis à Nîmes où Pierre Cassou termine sa carrière avec le grade de général. Dès sa retraite, le couple revient vers la capitale.

Le mariage civil de Gracia Cohen à Pierre Cassou qui n'est pas juif est un " mariage mixte " ; c'est ainsi qu'elle intitulera plus tard son premier ouvrage. Gracia Cassou élève d'abord ses enfants sans aucune éducation religieuse. En 1953, son fils Jean-Pierre tombe gravement malade. Gracia fait alors le vœu de revenir à la religion de ses pères. Elle introduit les fêtes juives dans la vie familiale, fait circoncire ses trois garçons et amène ses enfants et son mari à la synagogue. Elle devient aussi une militante très généreuse de la W.I.Z.O., l'organisation internationale des femmes sionistes, et se trouve à l'aise dans le milieu de la bourgeoisie juive parisienne. Participant régulièrement aux ventes de livres de l'organisation, elle y signe ses propres ouvrages. Elle fréquente assidûment la synagogue et s'occupe aussi d'œuvres de bienfaisance à Paris mais aussi en Israël où son père et ses deux frères ont immigré. Se sachant malade du cœur, elle fait part à ses enfants de son souhait d'être enterrée en Israël. C'est là-bas qu'elle décède, le 15 mai 1985. lors d'un voyage organisé pour un club de riches donateurs. Elle repose à Jérusalem, au Mont des Oliviers.

Sous le pseudonyme de Degracia, elle avait fait éditer Mariage mixte en 1968. Son deuxième ouvrage, Retour sur un monde perdu, paraît en 1971. Trois ans plus tard, elle publie Un sacré métier sous le nom de Gracia Cassou. Ces trois ouvrages sont édités à compte d'auteur et Gracia Cassou a sans doute regretté de ne pas avoir été retenue et publiée par un éditeur. Après la parution de son deuxième ouvrage, elle déclare au Midi Libre :
" J'ai toujours eu envie d'écrire et plaisir à le faire. J'ai découvert ma vocation à l'âge de dix ans. J'ai toujours écrit, mais ce ne fut pas facile. J'ai élevé mes sept enfants.Cité par S.I., " Juliette Cassou, femme de lettres ", Midi Libre, 24 février 1972 " Si elle affirme que ses œuvres ne sont absolument pas autobiographiques, les thèmes qu'elle y traite - le mariage mixte, l'installation des autorités coloniales à Fès - reflètent malgré tout des situations qu'elle a personnellement vécues. Dans Mariage mixte, Gracia Cassou développe à partir de sa propre expérience un sujet que d'autres écrivains juifs maghrébins avaient déjà abordé - notamment Albert Memmi dans Agar en 1955 - mais qu'aucune femme marocaine n'avaient encore traité. Toutefois, ce sont surtout ses souvenirs du Maroc qui ont suscité l'intérêt de ses coreligionnaires. Ainsi, pour illustrer l'histoire des juifs de Fès, la revue israélienne francophone Noam avait choisi de faire paraître des extraits de son livre, Retour sur un monde perdu. Dans cette autobiographie à peine romancée, l'héroïne, Lydicia Gozlan est, comme Gracia, une des premières petites filles du mellah de Fès à entrer à l'école franco-israélite dans les années 1920 :

C'est seulement vers la mi-décembre que mon père se décida à me conduire à l'école. Cet établissement scolaire n'existait d'ailleurs que depuis le mois d'octobre.
L'École Franco-israélite, ainsi l'appelait-on, était sise au Mellah, au fond d'une impasse caillouteuse mais où le soleil entrait à profusion, chose assez rare dans le quartier…[…]
Ni David, ni moi-même ne parlions un seul mot de français. Aussi ce fut par le truchement d'une interprète que la surveillante questionna mon père. […]
Durant toute la matinée, je restais debout dans la cour, en compagnie d'autres petites filles qui étaient nouvelles comme moi. Nous n'osions pas nous parler. Nous nous épions les unes les autres. Le seul fait de nous retrouver à l'école nous impressionnait.
Nous étions la première génération de filles à fréquenter cet établissement.
Toutes les juives du Mellah étaient analphabètes.
Il y avait bien sûr l'école de l'Alliance Israélite qui enseignait le français à un tout petit nombre, presque tous des hommes adultes, mais seulement des hommes, à l'exception d'une femme ou deux, au grand maximum.
Alors que dès l'âge de quatre ans, la Synagogue était obligatoire pour les garçons - uniquement pour les garçons - qui recevaient une bonne éducation religieuse et profane.
La fille juive avait droit à un enseignement oral religieux complet et quotidien, donné surtout pas sa mère et complété, plus tard, par le mari. Car toutes les jeunes fille se mariaient. Elles étaient donc destinées à devenir des épouses et des mères de famille. Un point. c'est tout. […]
Au bout de cinq années d'école, j'obtins mon Certificat d'études primaires, avec mention Bien.
Au Mellah, ce diplôme était un événement considérable, à cette époque. Dans la rue, sur mon passage, les gens se retournaient et disaient avec respect et considération :
- Tu vois, la fille de David, elle a son certificat. A leurs yeux (moi, une fille), je savais lire, écrire et parler le français. Que demander de plus ? Pourtant, j'étais irrésistiblement attirée à savoir davantage… Je sentais un besoin impérieux de continuer mes études. Malheureusement, je me heurtai à un obstacle sérieux : mes parents. Ils s'y opposaient formellement.Degracia, 1971, pp. 33-35 et p. 77

D'autres titres annoncés par Gracia Cassou, notamment la pièce de théâtre Hortense ou la femme terrible, citée en 1972 dans le Midi Libre, n'a semble t-il jamais été publiée, pas plus que Des monstres, vous dis-je, annoncé en 1974. Elle a cependant laissé un manuscrit inédit que sa fille, Colette Roumanoff, s'apprête à faire éditer. Il complétera les écrits de la première femme de lettres juive d'origine marocaine qui a laissé des témoignages précieux sur ses coreligionnaires à Fès au début du XXe siècle.

Cité par S.I., " Juliette Cassou, femme de lettres ", Midi Libre, 24 février 1972.
Degracia, 1971, pp. 33-35 et p. 77.

Bibliographie :

Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.