Gracia Cohen est née à Fès, au Maroc, le 19 juillet 1911. Elle est la quatrième d'une famille de six enfants Son père, David Cohen, a le goût des voyages : il visite Paris, Londres, Jérusalem Fils d'un grand propriétaire terrien, il verra ses biens confisqués sous le protectorat français qui s'installe à Fès un an après la naissance de Gracia. Sa mère, Yacouth Cohen, est la fille du rabbin, Haim Cohen. Gracia étudie à l'Ecole franco-israélite de Fès jusqu'au Brevet élémentaire. Ensuite, comme ses surs, elle travaille pour aider sa famille. Quelque temps secrétaire dans un cabinet d'assurances, elle quitte le Maroc en 1936 et met au monde la même année, à Biarritz son fils Claude qu'elle confie à une nourrice. Elle travaille ensuite à Bordeaux où elle épouse en janvier 1940, Pierre Cassou, ingénieur de formation et lieutenant de cavalerie. Gracia et Pierre auront six enfants : Colette, plus tard épouse Roumanoff, Michèle, Jean-Pierre, Évelyne, Jacques et Georges. En 1948, Pierre Cassou reconnaît Claude, le premier fils de Gracia, qui vit dorénavant avec eux. La famille Cassou ainsi réunie passe pratiquement toute la Seconde guerre mondiale au Maroc. Après 1945 Gracia se fixe à Hyères puis à Paris, avant de rejoindre son mari en Algérie où celui-ci est affecté en tant que commandant de 1959 à 1962. Ce sera ensuite le retour à Paris, puis à Nîmes où Pierre Cassou termine sa carrière avec le grade de général. Dès sa retraite, le couple revient vers la capitale.
Le mariage civil de Gracia Cohen à Pierre Cassou qui n'est pas juif est un " mariage mixte " ; c'est ainsi qu'elle intitulera plus tard son premier ouvrage. Gracia Cassou élève d'abord ses enfants sans aucune éducation religieuse. En 1953, son fils Jean-Pierre tombe gravement malade. Gracia fait alors le vu de revenir à la religion de ses pères. Elle introduit les fêtes juives dans la vie familiale, fait circoncire ses trois garçons et amène ses enfants et son mari à la synagogue. Elle devient aussi une militante très généreuse de la W.I.Z.O., l'organisation internationale des femmes sionistes, et se trouve à l'aise dans le milieu de la bourgeoisie juive parisienne. Participant régulièrement aux ventes de livres de l'organisation, elle y signe ses propres ouvrages. Elle fréquente assidûment la synagogue et s'occupe aussi d'uvres de bienfaisance à Paris mais aussi en Israël où son père et ses deux frères ont immigré. Se sachant malade du cur, elle fait part à ses enfants de son souhait d'être enterrée en Israël. C'est là-bas qu'elle décède, le 15 mai 1985. lors d'un voyage organisé pour un club de riches donateurs. Elle repose à Jérusalem, au Mont des Oliviers.
Sous le pseudonyme de Degracia, elle avait fait éditer
Mariage mixte en 1968. Son deuxième ouvrage, Retour
sur un monde perdu, paraît en 1971. Trois ans plus tard,
elle publie Un sacré métier sous le nom de Gracia
Cassou. Ces trois ouvrages sont édités à compte
d'auteur et Gracia Cassou a sans doute regretté de ne pas avoir
été retenue et publiée par un éditeur.
Après la parution de son deuxième ouvrage, elle déclare
au Midi Libre :
" J'ai toujours eu envie d'écrire et plaisir à
le faire. J'ai découvert ma vocation à l'âge de
dix ans. J'ai toujours écrit, mais ce ne fut pas facile. J'ai
élevé mes sept enfants.
" Si elle affirme que ses uvres ne sont absolument pas
autobiographiques, les thèmes qu'elle y traite - le mariage
mixte, l'installation des autorités coloniales à Fès
- reflètent malgré tout des situations qu'elle a personnellement
vécues. Dans Mariage mixte, Gracia Cassou développe
à partir de sa propre expérience un sujet que d'autres
écrivains juifs maghrébins avaient déjà
abordé - notamment Albert Memmi dans Agar en 1955 -
mais qu'aucune femme marocaine n'avaient encore traité. Toutefois,
ce sont surtout ses souvenirs du Maroc qui ont suscité l'intérêt
de ses coreligionnaires. Ainsi, pour illustrer l'histoire des juifs
de Fès, la revue israélienne francophone Noam
avait choisi de faire paraître des extraits de son livre, Retour
sur un monde perdu. Dans cette autobiographie à peine romancée,
l'héroïne, Lydicia Gozlan est, comme Gracia, une des premières
petites filles du mellah de Fès à entrer à l'école
franco-israélite dans les années 1920 :
C'est seulement vers la mi-décembre que mon
père se décida à me conduire à l'école.
Cet établissement scolaire n'existait d'ailleurs que depuis
le mois d'octobre.
L'École Franco-israélite, ainsi l'appelait-on, était
sise au Mellah, au fond d'une impasse caillouteuse mais où
le soleil entrait à profusion, chose assez rare dans le quartier
[
]
Ni David, ni moi-même ne parlions un seul mot de français.
Aussi ce fut par le truchement d'une interprète que la surveillante
questionna mon père. [
]
Durant toute la matinée, je restais debout dans la cour, en
compagnie d'autres petites filles qui étaient nouvelles comme
moi. Nous n'osions pas nous parler. Nous nous épions les unes
les autres. Le seul fait de nous retrouver à l'école
nous impressionnait.
Nous étions la première génération de
filles à fréquenter cet établissement.
Toutes les juives du Mellah étaient analphabètes.
Il y avait bien sûr l'école de l'Alliance Israélite
qui enseignait le français à un tout petit nombre, presque
tous des hommes adultes, mais seulement des hommes, à l'exception
d'une femme ou deux, au grand maximum.
Alors que dès l'âge de quatre ans, la Synagogue était
obligatoire pour les garçons - uniquement pour les garçons
- qui recevaient une bonne éducation religieuse et profane.
La fille juive avait droit à un enseignement oral religieux
complet et quotidien, donné surtout pas sa mère et complété,
plus tard, par le mari. Car toutes les jeunes fille se mariaient.
Elles étaient donc destinées à devenir des épouses
et des mères de famille. Un point. c'est tout. [
]
Au bout de cinq années d'école, j'obtins mon Certificat
d'études primaires, avec mention Bien.
Au Mellah, ce diplôme était un événement
considérable, à cette époque. Dans la rue, sur
mon passage, les gens se retournaient et disaient avec respect et
considération :
- Tu vois, la fille de David, elle a son certificat. A leurs yeux
(moi, une fille), je savais lire, écrire et parler le français.
Que demander de plus ? Pourtant, j'étais irrésistiblement
attirée à savoir davantage
Je sentais un besoin
impérieux de continuer mes études. Malheureusement,
je me heurtai à un obstacle sérieux : mes parents. Ils
s'y opposaient formellement.
D'autres titres annoncés par Gracia Cassou, notamment la pièce de théâtre Hortense ou la femme terrible, citée en 1972 dans le Midi Libre, n'a semble t-il jamais été publiée, pas plus que Des monstres, vous dis-je, annoncé en 1974. Elle a cependant laissé un manuscrit inédit que sa fille, Colette Roumanoff, s'apprête à faire éditer. Il complétera les écrits de la première femme de lettres juive d'origine marocaine qui a laissé des témoignages précieux sur ses coreligionnaires à Fès au début du XXe siècle.

Cité par S.I., " Juliette Cassou, femme de lettres ", Midi Libre, 24 février 1972.
Degracia, 1971, pp. 33-35 et p. 77.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.