Lucie Hadamard est née à Chatou, près de Paris, le 23 août 1869. Son père, David Hadamar, est diamantaire ; sa mère, Louise Hatzfeld, fille de polytechnicien. Ils ont cinq enfants, deux garçons et trois filles dont Lucie est la seconde. On trouve parmi leurs ancêtres de nombreux rabbins, professeurs, médecins et polytechniciens. Lucie eut également une ancêtre dont elle était fière, Rébecca Lambert (1763-1843). A vingt-deux ans, sous la Terreur, Rébecca défendit les droits de ses coreligionnaires auprès des représentants du peuple pour la fabrication du pain azyme pour la Pâque et pour la punition de profanateurs de tombes juives. L'enfance de Lucie est celle d'une enfant d'excellente famille bourgeoise. De nombreux domestiques s'occupent de la maison, l'atmosphère est très sévère, les enfants très peu gâtés. Toute la famille observe les fêtes juives et lit la Bible. Contrairement à leurs frères qui feront de grandes écoles, les filles sont instruites à la maison par des précepteurs et des membres de la famille. A côté des travaux d'aiguilles, le solfège et le piano tiennent une place importante dans leur éducation et Lucie est très bonne musicienne. Le bal que donnent ses parents en l'honneur de ses dix-huit ans est un des premiers de Paris à être éclairé à l'électricité. Lucie est une belle grande fille aux cheveux très noirs et l'année de ses dix-neuf ans, elle fait la connaissance d'Alfred Dreyfus, polytechnicien, promis à une carrière d'officier. Après plusieurs mois de correspondance, et avec l'accord de l'armée qui juge favorablement la dot importante de Lucie, ils se marient à Paris, le 21 avril 1890, à la mairie, puis à la grande synagogue de la rue de la Victoire. C'est le rabbin Zadoc Kahn, plus tard grand rabbin de Paris, qui préside à la cérémonie. Alfred Dreyfus travaille à l'École supérieure de Guerre. Leur premier enfant, Pierre-Léon, naît en 1891 et leur fille, Jeanne, en février 1893, quelques mois avant le début de " l'Affaire ". Accusé d'avoir transmis aux Allemands un bordereau militaire confidentiel, le Capitaine Dreyfus est condamné en décembre 1894 à cinq ans de bagne à l'île du Diable, au large de Cayenne. Jamais Lucie n'a cru à la culpabilité de son époux et le défendra avec autant de courage que d'intelligence pour obtenir sa réhabilitation. Avec le soutien de son beau-frère, Mathieu Dreyfus, elle va en premier lieu présenter à la chambre des Députés une requête en révision du procès. Elle multiplie ensuite les pétitions, les suppliques et les démarches pour l'innocenter. En face de la virulence des attaques antisémites, le camp des dreyfusards est renforcé par le pamphlet " J'accuse " publié par Émile Zola le 13 janvier 1896. Lucie Dreyfus reçoit pour sa part des milliers de lettres de soutien en provenance du monde entier. Le journal féministe La Fronde fait paraître plusieurs articles en sa faveur, notamment ceux de la célèbre journaliste Séverine et de Maria Pognon, présidente de la Ligue française des droits des femmes. Avec ses enfants, Lucie Dreyfus est beaucoup plus discrète. Elle leur fait croire que leur père est en voyage, et réussit à les maintenir totalement en dehors de "l'Affaire". En 1899, Alfred Dreyfus est gracié et peut retrouver les siens. Il sera ensuite réhabilité et réintégré dans l'armée en 1906 et leur vie reprendra un cours à peu près normal. Pendant la guerre de 1914-1918, Lucie Dreyfus, qui a son diplôme d'infirmière, est bénévole avec sa fille Jeanne à l'hôpital Saint-Louis. Elle est également engagée dans des associations caritatives juives et prépare, comme le faisaient déjà sa mère et sa grand-mère, des colis pour les indigents juifs de Belleville et du Marais. En 1930, elle est nommée vice-présidente du Comité de bienfaisance israélite de Paris. Son époux décède en 1935, quatre ans avant la Seconde guerre mondiale. Lucie Dreyfus est à nouveau contrainte à faire face à un antisémitisme plus meurtrier que celui de "l'Affaire". Au début de la guerre, elle quitte Paris avec sa fille et ses petites filles, Lucie, Simone et Madeleine Lévy. Engagée dans la Résistance à Lyon, Madeleine Lévy* sera arrêtée et déportée sans retour. Lucie Dreyfus gagne d'abord Toulouse, ville natale de son gendre ; mais toute sa famille doit rapidement se disperser. Elle-même va beaucoup circuler dans le sud de la France où elle trouve finalement refuge, sous le nom de Madame Duteil, dans une maison de retraite tenue par des religieuses à Valence. A la Libération, Lucie Dreyfus retourne à Paris avec sa petite fille Simone. Très affaiblie, elle est hospitalisée et ne peut assister à la première réunion d'après guerre du Comité de bienfaisance israélite dont elle est toujours la Présidente. Les membres du comité décident alors d'aller la voir à l'hôpital Rothschild, quelques jours avant qu'elle ne retourne à son domicile où elle décède, le 14 décembre 1945.
Lucie Dreyfus, qui n'avait que vingt-quatre ans lorsque son mari a été arrêté, a dû très rapidement faire preuve d'une grande résistance morale. Parmi les très nombreuses lettres qu'elle a adressées à son époux emprisonné, un extrait de celle écrite le 1er juillet 1899, après l'avoir revu quelques instants à son retour du bagne, donne la mesure de sa force de caractère et de son amour :
Mon bien cher Alfred Voici quatre ans que je lutte, que je prie et que je souhaite ardemment pour arriver enfin à ce jour béni. Je m'étais préparée à cette émotion, j'ai voulu être forte et n'avoir aucune défaillance. Mais il nous a fallu, tous deux, faire des efforts surhumains pour nous concentrer et tendre nos nerfs afin de supporter vaillamment cette grosse épreuve. Comme cette heure a passé vite, il me semble avoir fait un rêve, un beau rêve, plein d'émotion et de bonne souffrance. [ ] Pauvre ami, toi qui n'as plus parlé depuis près de cinq ans, toi qui as souffert tous les martyrs, comme tu es encore vaillant et courageux Les témoignages nombreux que je reçois pour toi de la France et du monde entier peuvent te prouver à quel point tu es honoré et aimé. Enfin quelques semaines encore et nous tiendrons le bonheur. [ ]
6 heures du matin. Dimanche
Je t'ai écrit hier, mon cur débordant trop,
il avait besoin de s'épancher, et où trouverais-je
un cur plus affermi, si ce n'est auprès de toi, mon
pauvre ami. La joie de t'avoir près de moi, dans la même
ville, m'a donné un sommeil plus calme. Mon cur est
moins déchiré. Je me réjouis de te voir.
J'attends cet après-midi avec une impatience fébrile.
A tout à l'heure, mon mari bien aimé, reçois
mes plus tendres, mes plus affectueux baisers.
Ta dévouée. Lucie 
Archives du Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, lettre 97.17.20.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.