Rébecca Eugénie Rodriguès-Henriques vient
au monde à Bordeaux, quelques années après
la Révolution française, le 22 prairial de l'an IV
[soit le 14 juin 1796]. Elle est issue de deux riches familles juives
" portugaises " installées dans le bordelais après
l'expulsion des juifs de la péninsule ibérique en
1492. Sa mère, Esther Gradis, est la fille de l'armateur
David Gradis auquel il manqua seulement quelques voix pour devenir
député. Le père d'Eugénie, Isaac Rodriguès-Henriques,
descendant d'une famille de banquiers, est un des membres du Grand
Sanhédrin convoqué en 1808 par Napoléon pour
décider de la forme institutionnelle du culte israélite
en France. Eugénie a un frère, Hippolyte Rodriguès-Henriques,
auteur de théâtre, et une sur cadette, Hannah
Léonie épouse Halévy*,sculptrice.
En 1814, Eugénie épouse Joseph Foa, négociant
à Marseille. Elle a tout juste vingt ans, et leur mariage
ne s'avère pas très heureux. Refuge ou vocation, elle
se tourne vers l'écriture dont elle fera son métier
sous le nom d'Eugénie Foa ou sous les pseudonymes de Miss
Maria Fitz-Clarence et d'Edmond de Fontanes. Installée à
Paris, elle est proche du mouvement féministe et écrit
notamment pour La Voix des femmes et pour La Chronique
de Paris. Dotée d'une imagination très vive
et d'une sensibilité communicative, elle collabore et participe
à la création de nouveaux journaux pour enfants tels
Le Journal des Demoiselles, La Gazette de la jeunesse
et Le Journal des enfants.
Dans ses premiers ouvrages, son talent s'exprime dans des romans
à thèmes juifs qui lui valent une certaine notoriété.
Les quatre volumes de Kiddoushim ou l'anneau nuptial des Hébreux
paraissent en 1830 tandis que les deux volumes de La Juive
paraissent en 1835. Elle se spécialise ensuite dans la
littérature pour enfants, un domaine alors peu reconnu, dont
elle est une promotrice prolixe. Ses contes et ses nouvelles pour
les enfants tracent généralement les portraits de
personnages illustres de l'histoire de France ; certains développent
des thèmes juifs. Ainsi, dans la chronique du Journal
des Demoiselles " Scènes de murs hébraïques
" elle publie de courtes nouvelles explicitant des rituels
juifs. On retiendra " La Kalissa
",
décrivant une cérémonie destinée à
libérer une veuve sans enfant de l'obligation d'épouser
son beau-frère, et " L'épreuve des eaux amères
",
où il est question de confondre un faux témoin.
Les uvres d'Eugénie Foa surent probablement conquérir
le jeune public car plusieurs d'entre elles sont maintes fois réédités,
avant et après sa mort survenue à Paris en avril 1852.
Ses Contes historiques dédiés à la jeunesse
sont réimprimés quatre fois entre 1863 et 1903. Plusieurs
autres titres, comme Vertus et talents, Modèles de jeunes
filles, Les enfants illustres ou Les petits artistes
sont réédités plusieurs fois jusqu'au début
du XXe siècle.
Après ces dernières rééditions, le nom
d'Eugénie Foa tombe dans l'oubli et elle n'est plus citée
que par quelques spécialistes. Ce n'est que très récemment,
en 1998, qu'une première recherche universitaire lui a été
consacrée.
En 1835, Eugénie Foa n'avait pas hésité
à intituler La Juive un de ses premiers romans. Son
beau-frère, Fromental Halévy, avait composé
la même année la musique de La Juive, l'opéra
de Scribe ; mais les deux oeuvres n'ont rien de commun. La Juive
d'Eugène Scribe met en jeu une héroïne du
nom de Rachel et se déroule dans la vie de Constance en 1414.
Dans son ouvrage, Eugénie Foa décrit le personnage
de Midiane, une jeune fille originaire de Syrie, prise entre les
attentes de ses parents et son désir d'émancipation
et d'acculturation à la France. L'extrait ci-dessous décrit
la jeune fille priant avec sa mère. Il illustre la manière
dont Eugénie Foa fit découvrir à ses lecteurs
des coutumes juives que la littérature française n'avait
pas encore abordées :
Dans un appartement à peu près semblable à
celui où André s'était vu, un soir, introduit
et enlevé d'une si étrange manière, deux
femmes se tenaient debout : leur visage tourné vers l'Orient,
leurs mains jointes, le mouvement ostensible de leurs lèvres,
leur maintien recueilli, tout indiquait qu'elles priaient Dieu.
[
]
Elles priaient toutes deux depuis longtemps ; il était
aisé cependant de remarquer qu'une ferveur sainte absorbait
entièrement les facultés de la plus âgée,
tandis qu'un air d'abandon, de tristesse et d'ennui semblait
peser sur la plus jeune
- Midiane !
A ce nom, la jeune fille tressaillit ; une rougeur fugitive
colora ses traits, puis, s'arrachant pour ainsi dire de sa place,
s'élançant vers celle qui l'appelait, elle prit
une main qu'on lui tendait, la posa sur sa tête, et dit
d'une voix couverte par l'émotion :
- Bénissez votre fille, ma mère.
- Que toutes les bénédictions du ciel tombent
sur toi, mon enfant, répondit sa mère
Que
le Dieu d'Israël te bénisse comme je le fais, ma
fille, ma Midiane. Mais, dis-moi, mon enfant, quel changement
soudain s'est opéré en toi ? Qu'éprouves-tu
? [
]
- Bonne mère, ne te fâche pas, ne m'accuse pas
d'ingratitude ; mais, depuis que je me connais, depuis que je
sens, que je comprends l'existence, il m'a toujours semblé
que quelque chose me manquait : cette espèce de captivité
dans laquelle, nous autres femmes de l'Orient, on nous élève
me paraît étroite, dure, elle confond ma raison.[
]
M'affranchir de ce joug barbare sous lequel on nous retient,
nous autres femmes ! Je ne pourrai aller, libre et fière,
admirer toutes ces merveilles que mon imagination ardente embellit
encore
Oh ! ma mère, ma chère mère,
que le sort des femmes est à plaindre ! [
]
Heureusement nous quittâmes Alep ; tu te souviens de ma
joie ; je m'imaginais qu'en changeant de ville, nous allions
aussi changer notre manière de vivre, cette existence
enfin qui me pesait tant. Insensée ! Je n'avais fait
que passer d'une prison à une autre ! Ma mère,
parle-moi à ton tour ; dis-moi pourquoi ces entraves,
ces murs qui me dérobent au monde entier ? Mais toutes
les femmes ne sont pas esclaves, ni renfermées comme
nous le sommes ma mère ; je le sais.
Eugénie Foa, "La Kalissa", Le journal des Demoiselles, vol. 9, 1841, PP. 40-49.
Eugénie Foa, "L'épreuve des eaux amères" Le journal des Demoiselles, vol. 9, 1841, pp. 359-369.
Rosa uzy-Filgarz, 1998.
Eugénie Foa, 1835, pp. 76-80.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.