Présences féminines juives en France (XIXè-XXè siècles)



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FOA

née Rébecca Eugénie Rodriguès-Henriques

1796-1852

Romancière et journaliste pour enfants

Rébecca Eugénie Rodriguès-Henriques vient au monde à Bordeaux, quelques années après la Révolution française, le 22 prairial de l'an IV [soit le 14 juin 1796]. Elle est issue de deux riches familles juives " portugaises " installées dans le bordelais après l'expulsion des juifs de la péninsule ibérique en 1492. Sa mère, Esther Gradis, est la fille de l'armateur David Gradis auquel il manqua seulement quelques voix pour devenir député. Le père d'Eugénie, Isaac Rodriguès-Henriques, descendant d'une famille de banquiers, est un des membres du Grand Sanhédrin convoqué en 1808 par Napoléon pour décider de la forme institutionnelle du culte israélite en France. Eugénie a un frère, Hippolyte Rodriguès-Henriques, auteur de théâtre, et une sœur cadette, Hannah Léonie épouse Halévy*,sculptrice.
En 1814, Eugénie épouse Joseph Foa, négociant à Marseille. Elle a tout juste vingt ans, et leur mariage ne s'avère pas très heureux. Refuge ou vocation, elle se tourne vers l'écriture dont elle fera son métier sous le nom d'Eugénie Foa ou sous les pseudonymes de Miss Maria Fitz-Clarence et d'Edmond de Fontanes. Installée à Paris, elle est proche du mouvement féministe et écrit notamment pour La Voix des femmes et pour La Chronique de Paris. Dotée d'une imagination très vive et d'une sensibilité communicative, elle collabore et participe à la création de nouveaux journaux pour enfants tels Le Journal des Demoiselles, La Gazette de la jeunesse et Le Journal des enfants.
Dans ses premiers ouvrages, son talent s'exprime dans des romans à thèmes juifs qui lui valent une certaine notoriété. Les quatre volumes de Kiddoushim ou l'anneau nuptial des Hébreux paraissent en 1830 tandis que les deux volumes de La Juive paraissent en 1835. Elle se spécialise ensuite dans la littérature pour enfants, un domaine alors peu reconnu, dont elle est une promotrice prolixe. Ses contes et ses nouvelles pour les enfants tracent généralement les portraits de personnages illustres de l'histoire de France ; certains développent des thèmes juifs. Ainsi, dans la chronique du Journal des Demoiselles " Scènes de mœurs hébraïques " elle publie de courtes nouvelles explicitant des rituels juifs. On retiendra " La Kalissa Eugénie Foa, "La Kalissa", Le journal des Demoiselles, vol. 9, 1841, PP. 40-49", décrivant une cérémonie destinée à libérer une veuve sans enfant de l'obligation d'épouser son beau-frère, et " L'épreuve des eaux amères Eugénie Foa, "L'épreuve des eaux amères" Le journal des Demoiselles, vol. 9, 1841, pp. 359-369 ", où il est question de confondre un faux témoin.

Les œuvres d'Eugénie Foa surent probablement conquérir le jeune public car plusieurs d'entre elles sont maintes fois réédités, avant et après sa mort survenue à Paris en avril 1852. Ses Contes historiques dédiés à la jeunesse sont réimprimés quatre fois entre 1863 et 1903. Plusieurs autres titres, comme Vertus et talents, Modèles de jeunes filles, Les enfants illustres ou Les petits artistes sont réédités plusieurs fois jusqu'au début du XXe siècle.
Après ces dernières rééditions, le nom d'Eugénie Foa tombe dans l'oubli et elle n'est plus citée que par quelques spécialistes. Ce n'est que très récemment, en 1998, qu'une première recherche universitaire lui a été consacrée.Rosa uzy-Filgarz, 1998
En 1835, Eugénie Foa n'avait pas hésité à intituler La Juive un de ses premiers romans. Son beau-frère, Fromental Halévy, avait composé la même année la musique de La Juive, l'opéra de Scribe ; mais les deux oeuvres n'ont rien de commun. La Juive d'Eugène Scribe met en jeu une héroïne du nom de Rachel et se déroule dans la vie de Constance en 1414. Dans son ouvrage, Eugénie Foa décrit le personnage de Midiane, une jeune fille originaire de Syrie, prise entre les attentes de ses parents et son désir d'émancipation et d'acculturation à la France. L'extrait ci-dessous décrit la jeune fille priant avec sa mère. Il illustre la manière dont Eugénie Foa fit découvrir à ses lecteurs des coutumes juives que la littérature française n'avait pas encore abordées :

Dans un appartement à peu près semblable à celui où André s'était vu, un soir, introduit et enlevé d'une si étrange manière, deux femmes se tenaient debout : leur visage tourné vers l'Orient, leurs mains jointes, le mouvement ostensible de leurs lèvres, leur maintien recueilli, tout indiquait qu'elles priaient Dieu. […]
Elles priaient toutes deux depuis longtemps ; il était aisé cependant de remarquer qu'une ferveur sainte absorbait entièrement les facultés de la plus âgée, tandis qu'un air d'abandon, de tristesse et d'ennui semblait peser sur la plus jeune…
- Midiane !
A ce nom, la jeune fille tressaillit ; une rougeur fugitive colora ses traits, puis, s'arrachant pour ainsi dire de sa place, s'élançant vers celle qui l'appelait, elle prit une main qu'on lui tendait, la posa sur sa tête, et dit d'une voix couverte par l'émotion :
- Bénissez votre fille, ma mère.
- Que toutes les bénédictions du ciel tombent sur toi, mon enfant, répondit sa mère… Que le Dieu d'Israël te bénisse comme je le fais, ma fille, ma Midiane. Mais, dis-moi, mon enfant, quel changement soudain s'est opéré en toi ? Qu'éprouves-tu ? […]
- Bonne mère, ne te fâche pas, ne m'accuse pas d'ingratitude ; mais, depuis que je me connais, depuis que je sens, que je comprends l'existence, il m'a toujours semblé que quelque chose me manquait : cette espèce de captivité dans laquelle, nous autres femmes de l'Orient, on nous élève me paraît étroite, dure, elle confond ma raison.[…] M'affranchir de ce joug barbare sous lequel on nous retient, nous autres femmes ! Je ne pourrai aller, libre et fière, admirer toutes ces merveilles que mon imagination ardente embellit encore … Oh ! ma mère, ma chère mère, que le sort des femmes est à plaindre ! […]
Heureusement nous quittâmes Alep ; tu te souviens de ma joie ; je m'imaginais qu'en changeant de ville, nous allions aussi changer notre manière de vivre, cette existence enfin qui me pesait tant. Insensée ! Je n'avais fait que passer d'une prison à une autre ! Ma mère, parle-moi à ton tour ; dis-moi pourquoi ces entraves, ces murs qui me dérobent au monde entier ? Mais toutes les femmes ne sont pas esclaves, ni renfermées comme nous le sommes ma mère ; je le sais. Eugénie Foa, 1835, pp. 76-80

Eugénie Foa, "La Kalissa", Le journal des Demoiselles, vol. 9, 1841, PP. 40-49.
Eugénie Foa, "L'épreuve des eaux amères" Le journal des Demoiselles, vol. 9, 1841, pp. 359-369.
Rosa uzy-Filgarz, 1998.
Eugénie Foa, 1835, pp. 76-80.

Bibliographie :

Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.