Ania Francos vient au monde le 19 juillet 1938 à Paris où ses parents, juifs émigrés d'Europe de l'Est, se sont réfugiés. Sa mère, Shoshanah, est polonaise, native de Varsovie. Son père, Mordekhai, né à Tarnopol en Galicie, avait séjourné quelques années en Palestine avant de venir en France. Ania a quatre ans lorsque son père est arrêté par la milice, le 13 juillet 1942, du côté de Vierzon. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle trouvera son nom dans la liste des déportés à Auschwitz par le convoi du 17 juillet 1942. Lorsqu'elle devient journaliste, Ania Francos collabore aux journaux engagés que sont Jeune Afrique, Le Nouvel Observateur, L'Autre Journal et Libération. Dans ses articles, elle défend les combats tiers-mondistes et les révolutions communistes de l'époque. En 1962, elle publie son premier ouvrage, La Fête Cubaine, essai sur la révolution dont elle avait rencontré le dirigeant Fidel Castro. Suivent des livres sur l'apartheid en Afrique du Sud, puis sur le combat des Palestiniens. La Blanche et la Rouge, son roman sur l'Algérie paraît deux ans après l'indépendance. Léna Eisenberg, l'héroïne juive de ce livre, ressemble fort à son auteure : journaliste comme Ania Francos, elle soutient comme elle les mouvements de libération des peuples. Le dernier ouvrage documentaire d'Ania Francos, Il était des femmes dans la Résistance, est récompensé en 1979 par le prix des lectrices de Elle. Atteinte d'un cancer, Ania Francos le raconte avec ironie dans Sauve toi Lola en s'y travestissant à peine sous les traits d'une jeune avocate juive. Ce roman paru en 1983 est porté à l'écran par Michel Drach. Mais le courage et l'ironie d'Ania Francos ne suffisent pas à la sauver. Elle décède le 24 janvier 1988, laissant son fils Sélim orphelin.
Deux de ses confrères honorent sa mémoire dans Le
Monde paru trois jours après sa mort. Jean Lacouture salue
en elle la combattante : " Elle était cette République
de Delacroix qui se dresse sur la barricade, offerte à tous
les coups de l'histoire "
; tandis que Gilles Perrault rappelle qu'elle était née
juive et que " sans être jamais allée à Auschwitz,
elle n'en était jamais sortie et traînait l'incompréhensible
remords de sa mort évitée.
"
Décriée par certains de ses coreligionnaires qui n'acceptent
pas qu'une femme juive puisse défendre la cause palestinienne,
Ania Francos avait néanmoins clairement exprimé sa fidélité
et sa solidarité avec les juifs opprimés :
Je n'ai jamais été en Israël
Mais il est important me semble-t-il de dire tout de suite que je
suis d'origine juive, bien que cela n'ait jamais eu beaucoup de sens
pour moi au sens hitlérien du terme ou sartrien
Pourquoi
dire ici mes origines ? Par dignité vis à vis de ma
famille exterminée à cause d'elles, par solidarité
avec les juifs opprimés.
Dans son ouvrage Il était des femmes dans la Résistance, elle rend compte de l'enquête journalistique qu'elle avait menée dans les années 1970. Elle s'était appliquée à recueillir des témoignages de résistantes avant que celles-ci ne disparaissent, ce que les historiens et les historiennes n'avaient pas suffisamment fait. Son prologue explicite les raisons qui l'ont poussée à ce travail. Tout d'abord la disparition de sa grand-mère dans le ghetto de Varsovie, haut lieu de la résistance juive, mais surtout l'arrestation de son père en France, en 1942 :
Il était une fois dans un pays qui me semble si lointain
et trop proche une petite fille qu'on appelait Oudleh comme sa grand-mère
maternelle, morte dans ce qui allait devenir le ghetto de Varsovie.
Son papa, qui était beau et blond, avait en français
un terrible accent polonais. Il l'appelait, lui : " Ma princesse
de Palestine ", car il venait de Palestine où les Anglais
jetaient en prison les Arabes nationalistes et les Juifs communistes
ou terroristes. Shoshanah, sa femme, répétait souvent
en yiddish : " Motek, tu gâtes trop cette enfant. "
Et Mordekhai répondait : " Mais je n'ai qu'une fille.
" C'est du moins ce que j'aime à me raconter. Il faisait
très beau ce matin du côté de Vierzon, en France
[
]
Alors deux inconnus s'encadrent dans la porte de la ferme. Ils portent
des uniformes sombres et ils parlent français. Oudleh ne
comprend pas ce qu'ils disent. Shoshanah se met à pleurer
en demandant : " Mais que va devenir la petite ? " Les
deux hommes en uniforme ont l'air très malheureux. Ils disent,
je crois : " Nous avions l'ordre de vous emmener tous les trois
l'enfant aussi. Alors, il nous faut au moins l'homme. " [
]
Et à chaque aube qui se lève, je les attends, ces
deux hommes en uniforme qui doivent revenir demain pour me chercher
et m'emmener de prison en prison jusqu'à ce camp, ce peloton,
ce charnier où je retrouverai mon bel amour blond, dont le
diminutif " Motek " veut parait-il dire, en je ne sais
quelle langue : " Mon doux cur. "
Alors je laisse les vivantes et les mortes envahir ma chambre la
nuit : peut-être l'ont-elles rencontré ? 
Jean Lacouture, p. 35.
Gilles Perrault, p. 35.
Ania Francos, 1969, p. 10.
Ania Francos, 1978, pp. 15-16.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.