Présences féminines juives en France (XIXè-XXè siècles)



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GOURFINKEL Nina

1900-1984

Travailleuse sociale et femme de lettres

Nina Gourfinkel est née à Odessa en Russie, au tout début du siècle dans une famille juive de l'intelliguentsia 'intelleliguentsia russe désigne plus particulièrement le mouvement mené par des intellectuels pour une réforme sociale en profondeur à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il est caractérisé par un immense désir d'aider, de servir et de refaire le monde, trois objectifs que Nina Gourfinkel et d'autres Russes, comme l'abbé Glasberg, se sont appliqués à mettre en œuvre en France. Son père est médecin. Nina est étudiante à l'université de Petrograd au moment de la Révolution de 1917. Dans son livre Naissance d'un autre monde, elle relate son enthousiasme et ses efforts pour s'adapter à cette nouvelle Russie. Mais ses efforts seront vains, et Nina quitte son pays natal et le régime bolchevique pour la France en 1925.
Dans son " Autre patrie ", comme elle appellera la France dans ses œuvres, Nina Gourfinkel va d'abord vivre de ses connaissances linguistiques. Polyglotte, elle sera secrétaire " terme extensible qui embrasse de multiples besognes où le bloc sténo n'est pas le principal… Cela signifie parfois conseiller intime et parfois bonne à tout faireNina Gourfinkel, 1953, p. 37 ". Elle sera également " nègre ", prête-nom de divers auteurs, et traductrice. A la veille de la Seconde guerre mondiale, elle travaille dans un bureau de presse international, spécialisée dans la documentation nationale-socialiste. Elle est alors, dit-elle, " une des innombrables âmes pérégrines que Paris avait accueillies dans la magnanimité de son indifférence " Idem, p. 105.
Elle fuit Paris occupée par les Allemands, rejoint une colonie d'étrangers à Moissac, dans le Tarn avant d'être appelée par des amis à Toulouse où elle va être responsable d'un Comité d'aide aux réfugiés, le Comité d'assistance à la population juive frappée par la guerre, financé par les Américains. Intègre et lucide, elle distribue au mieux l'argent qui lui est confié. Pendant deux, jusqu'à l'occupation totale de la France, elle installe le quartier général de son Comité à Lyon.
Dans le cadre de ses fonctions, elle signe en 1941 un projet de création de Direction de Centres d'Accueil (D.C.A.)Dans la traduction plus libre de l'abbé Glasberg, D.C.A. signifiait " défense contre les Allemands " pour les réfugiés en collaboration avec le docteur Joseph Weill de l'O.S.E. et l'abbé Glasberg, un russe d'origine juive. En fait, il s'agissait pour l'abbé Glasberg de tenter de libérer des internés et de les sauver des camps de concentration. Nina Gourfinkel partage son projet et va dès lors faire partie de la petite équipe de la D.C.A. qui réussit à obtenir les autorisations nécessaires des autorités vichyssoises. En novembre 1941, la D.C.A. accueille un premier groupe d'une cinquantaine de réfugiés " mis en congé non libérable " dans une petite auberge de la Roche d'Ajoux à Chansaye dans le Rhône. Ce premier centre sera suivi par plusieurs autres installés dans la zone sud. Lorsque le sud est aussi touché par les déportations, les centres de la D.C.A. sont aussi évacués. Contrainte à la clandestinité où elle prend le nom de Camille-Madeleine Gabelle, Nina Gourfinkel continue à recevoir des fonds de secours et à travailler pour la D.C.A. qui a installé une nouvelle maison dans le Gers. Mais l'abbé Glasberg lui-même, condamné à mort par contumace par le tribunal militaire allemand, doit entrer dans la clandestinité. Pour pouvoir continuer à agir et essayer de sauver des juifs de la déportation, la D.C.A. doit trouver une autre couverture : ce sera celle de l'Amitié Chrétienne. Nina Gourfinkel continue à y travailler, aux côtés d'une autre résistante, Ninon Weyl.
Après la guerre, avec l'abbé Glasberg et l'ancienne équipe de la D.C.A., Nina Gourfinkel crée le Centre d'Orientation Social des Étrangers (C.O.S.E.). Le Centre a pour objectif d'accueillir des réfugiés apatrides dans des conditions décentes et confortables. Dans les années cinquante, ce souci de confort pour les personnes âgées est tout à fait pionnier. Le C.O.S.E. créé trois maisons de retraites pilotes à Dijon, Hyères et Marvejols. Il y introduit une conception architecturale et une vision novatrices du quotidien des pensionnaires inconnues en France à cette époque. En 1962, le C.O.S.E., commence à accueillir des Harkis d'Algérie qui sont eux de nationalité française. Il perd son libellé " étrangers " et devient le C.O.S. (Centre d'Orientation Sociale), qui a toujours son siège social rue de l'Arbre sec à Paris.
Nina Gourfinkel habite, elle, dans un minuscule appartement, 38 rue de Tocqueville. Pendant près de quarante ans, elle remplit de multiples fonctions au C.O.S.(E), notamment celle de rédactrice qu'elle assure de 1945 à 1967. Elle poursuit également une carrière de lectrice et d'auteure aux éditions du Seuil. En 1953, elle fait paraître deux tomes de souvenirs : Naissance d'un monde, sur son passé en Russie et la mise en place du régime soviétique, et L'Autre patrie, sur sa vie en France de 1925 à 1945. Intellectuelle étrangère fière et sans complaisance, elle témoigne avec une grande intelligence de ces années sombres qu'elle avait traversées ni à côté, ni au-dessus, mais dans leur épaisseur.
Après la guerre, elle reprend aussi ses travaux de critique littéraire et publie encore plusieurs traductions et études sur le théâtre et la littérature russes. Parmi ces ouvrages, le Lénine qu'elle publie en 1959 devint un livre de référence. Elle était la première à y citer la dernière lettre dictée par Lénine et considérée comme son Testament.
Nina Gourfinkel décède à Dijon en février 1984, dans une des maisons de retraite du C.O.S. qu'elle avait contribué à créer. Après sa mort, les éditions du Seuil ont rééditées la plupart de ses œuvres.
Dans l'avant dernier chapitre de L'autre patrie, après ses témoignages sans complaisance les limites de la " bienfaisance " pendant la guerre, sur les actions des comités d'aide aux internés et sur les erreurs tragiques de l'Union générale des israélites de France, Nina Gourfinkel se livre à une longue réflexion sur l'identité juive, une réflexion éclairante sur les raisons de la solidarité active d'une russe de l'intelliguentsia avec les juifs persécutés :

Mais pour nous autres juifs, l'antisémitisme n'était qu'un aspect subsidiaire de la question. Ce qui nous importait, c'était de savoir en quoi et comment nous étions juifs.
Pour beaucoup, élevés dans un milieu où subsistaient la foi, la langue ou au moins la tradition hébraïque, ou qui s'étaient tournés vers le sionisme, le problème ne se posait pas. A bon droit, ils se considéraient comme attaqués sur le plan national, à l'instar de n'importe quel autre peuple.
Mais la situation était absurde pour d'autres - et j'en étais - qui par toute leur formation, leur éducation, leurs aspirations et - facteur capital dans la notion moderne de la nationalité - leur volonté tendaient vers l'assimilation, ne demandant qu'à se dissoudre dans le monde non-juif. Le fait que nous n'y fussions toujours pas arrivés nous semblait dû à des causes extérieures, pas à notre personne. Le passé russe ne le confirmait-il pas ? […]
L'émancipation des juifs était une sécularisation. Pour entrer dans l'univers européen, il leur avait fallu s'arracher à une religion jalouse, qui à elle seule forme un ghetto théocratique. […] Et cependant, paradoxalement, en nous privant de toute formation judaïque, nos parents nous interdisaient d'oublier que nous étions juifs. Ils nous enseignaient, au contraire, que dans un pays où sévissaient les pogroms, le numerus clausus…, toute désolidarisation des persécutés, que ce fut par le baptême ou par une simple apostasie de fait, était un acte déshonorant. Nous devions nous proclamer juifs, parce que les juifs étaient humiliés et offensés et que nul n'a le droit moral de se soustraire à la souffrance. Tel était le fondement de mon judaïsme, le seul que je sache formuler, sorti tout entier du credo de l'intelliguentsia russe. […]
Le jour où je sortis du commissariat (je m'y étais rendue tout simplement parce que, trop connue de la police, je ne pouvais faire autrement), avec le mot juif tamponné en gras à travers de ma carte d'identité, je ne ressentais ni humiliation, ni orgueil. Je réfléchissais à l'origine nazie de " communauté de destin "… Et plus je réfléchissais, plus je me sentais libre, pour la première fois libre du poids de l'ombre insaisissable qui avait assombri ma jeunesse.
" Communauté de destin " - oui, je l'acceptais dans le malheur, jusqu'au tortures, jusqu'à la mort. Mais je ne permettrais à personne, ami ou ennemi, de m'imposer ma vérité : jamais ma souffrance du fait de mon judaïsme ne sera un acte de foi. Nina Gourfinkel, L'autre patrie, op. cit., pp. 314-316.

L'intelleliguentsia russe désigne plus particulièrement le mouvement mené par des intellectuels pour une réforme sociale en profondeur à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il est caractérisé par un immense désir d'aider, de servir et de refaire le monde, trois objectifs que Nina Gourfinkel et d'autres Russes, comme l'abbé Glasberg, se sont appliqués à mettre en œuvre en France.
Nina Gourfinkel, 1953, p. 37.
Idem, p. 105.
Dans la traduction plus libre de l'abbé Glasberg, D.C.A. signifiait " défense contre les Allemands ".
Nina Gourfinkel, L'autre patrie, op. cit., pp. 314-316.

Bibliographie :

Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.