Nina Gourfinkel est née à Odessa en Russie, au tout début
du siècle dans une famille juive de l'intelliguentsia
.
Son père est médecin. Nina est étudiante à
l'université de Petrograd au moment de la Révolution de
1917. Dans son livre Naissance d'un autre monde, elle relate
son enthousiasme et ses efforts pour s'adapter à cette nouvelle
Russie. Mais ses efforts seront vains, et Nina quitte son pays natal
et le régime bolchevique pour la France en 1925.
Dans son " Autre patrie ", comme elle appellera la France
dans ses uvres, Nina Gourfinkel va d'abord vivre de ses connaissances
linguistiques. Polyglotte, elle sera secrétaire " terme
extensible qui embrasse de multiples besognes où le bloc sténo
n'est pas le principal
Cela signifie parfois conseiller intime
et parfois bonne à tout faire
". Elle sera également
" nègre ", prête-nom de divers auteurs, et traductrice.
A la veille de la Seconde guerre mondiale, elle travaille dans un bureau
de presse international, spécialisée dans la documentation
nationale-socialiste. Elle est alors, dit-elle, " une des innombrables
âmes pérégrines que Paris avait accueillies dans
la magnanimité de son indifférence "
.
Elle fuit Paris occupée par les Allemands, rejoint une colonie
d'étrangers à Moissac, dans le Tarn avant d'être
appelée par des amis à Toulouse où elle va être
responsable d'un Comité d'aide aux réfugiés, le
Comité d'assistance à la population juive frappée
par la guerre, financé par les Américains. Intègre
et lucide, elle distribue au mieux l'argent qui lui est confié.
Pendant deux, jusqu'à l'occupation totale de la France, elle
installe le quartier général de son Comité à
Lyon.
Dans le cadre de ses fonctions, elle signe en 1941 un projet de création
de Direction de Centres d'Accueil (D.C.A.)
pour les réfugiés en collaboration avec le docteur Joseph
Weill de l'O.S.E. et l'abbé Glasberg, un russe d'origine juive.
En fait, il s'agissait pour l'abbé Glasberg de tenter de libérer
des internés et de les sauver des camps de concentration. Nina
Gourfinkel partage son projet et va dès lors faire partie de
la petite équipe de la D.C.A. qui réussit à obtenir
les autorisations nécessaires des autorités vichyssoises.
En novembre 1941, la D.C.A. accueille un premier groupe d'une cinquantaine
de réfugiés " mis en congé non libérable
" dans une petite auberge de la Roche d'Ajoux à Chansaye
dans le Rhône. Ce premier centre sera suivi par plusieurs autres
installés dans la zone sud. Lorsque le sud est aussi touché
par les déportations, les centres de la D.C.A. sont aussi évacués.
Contrainte à la clandestinité où elle prend le
nom de Camille-Madeleine Gabelle, Nina Gourfinkel continue à
recevoir des fonds de secours et à travailler pour la D.C.A.
qui a installé une nouvelle maison dans le Gers. Mais l'abbé
Glasberg lui-même, condamné à mort par contumace
par le tribunal militaire allemand, doit entrer dans la clandestinité.
Pour pouvoir continuer à agir et essayer de sauver des juifs
de la déportation, la D.C.A. doit trouver une autre couverture
: ce sera celle de l'Amitié Chrétienne. Nina Gourfinkel
continue à y travailler, aux côtés d'une autre résistante,
Ninon Weyl.
Après la guerre, avec l'abbé Glasberg et l'ancienne équipe
de la D.C.A., Nina Gourfinkel crée le Centre d'Orientation Social
des Étrangers (C.O.S.E.). Le Centre a pour objectif d'accueillir
des réfugiés apatrides dans des conditions décentes
et confortables. Dans les années cinquante, ce souci de confort
pour les personnes âgées est tout à fait pionnier.
Le C.O.S.E. créé trois maisons de retraites pilotes à
Dijon, Hyères et Marvejols. Il y introduit une conception architecturale
et une vision novatrices du quotidien des pensionnaires inconnues en
France à cette époque. En 1962, le C.O.S.E., commence
à accueillir des Harkis d'Algérie qui sont eux de nationalité
française. Il perd son libellé " étrangers
" et devient le C.O.S. (Centre d'Orientation Sociale), qui a toujours
son siège social rue de l'Arbre sec à Paris.
Nina Gourfinkel habite, elle, dans un minuscule appartement, 38 rue
de Tocqueville. Pendant près de quarante ans, elle remplit de
multiples fonctions au C.O.S.(E), notamment celle de rédactrice
qu'elle assure de 1945 à 1967. Elle poursuit également
une carrière de lectrice et d'auteure aux éditions du
Seuil. En 1953, elle fait paraître deux tomes de souvenirs : Naissance
d'un monde, sur son passé en Russie et la mise en place du
régime soviétique, et L'Autre patrie, sur sa vie
en France de 1925 à 1945. Intellectuelle étrangère
fière et sans complaisance, elle témoigne avec une grande
intelligence de ces années sombres qu'elle avait traversées
ni à côté, ni au-dessus, mais dans leur épaisseur.
Après la guerre, elle reprend aussi ses travaux de critique littéraire
et publie encore plusieurs traductions et études sur le théâtre
et la littérature russes. Parmi ces ouvrages, le Lénine
qu'elle publie en 1959 devint un livre de référence. Elle
était la première à y citer la dernière
lettre dictée par Lénine et considérée comme
son Testament.
Nina Gourfinkel décède à Dijon en février
1984, dans une des maisons de retraite du C.O.S. qu'elle avait contribué
à créer. Après sa mort, les éditions du
Seuil ont rééditées la plupart de ses uvres.
Dans l'avant dernier chapitre de L'autre patrie, après
ses témoignages sans complaisance les limites de la " bienfaisance
" pendant la guerre, sur les actions des comités d'aide
aux internés et sur les erreurs tragiques de l'Union générale
des israélites de France, Nina Gourfinkel se livre à une
longue réflexion sur l'identité juive, une réflexion
éclairante sur les raisons de la solidarité active d'une
russe de l'intelliguentsia avec les juifs persécutés
:
Mais pour nous autres juifs, l'antisémitisme
n'était qu'un aspect subsidiaire de la question. Ce qui nous
importait, c'était de savoir en quoi et comment nous étions
juifs.
Pour beaucoup, élevés dans un milieu où subsistaient
la foi, la langue ou au moins la tradition hébraïque, ou
qui s'étaient tournés vers le sionisme, le problème
ne se posait pas. A bon droit, ils se considéraient comme attaqués
sur le plan national, à l'instar de n'importe quel autre peuple.
Mais la situation était absurde pour d'autres - et j'en étais
- qui par toute leur formation, leur éducation, leurs aspirations
et - facteur capital dans la notion moderne de la nationalité
- leur volonté tendaient vers l'assimilation, ne demandant qu'à
se dissoudre dans le monde non-juif. Le fait que nous n'y fussions toujours
pas arrivés nous semblait dû à des causes extérieures,
pas à notre personne. Le passé russe ne le confirmait-il
pas ? [
]
L'émancipation des juifs était une sécularisation.
Pour entrer dans l'univers européen, il leur avait fallu s'arracher
à une religion jalouse, qui à elle seule forme un ghetto
théocratique. [
] Et cependant, paradoxalement, en nous
privant de toute formation judaïque, nos parents nous interdisaient
d'oublier que nous étions juifs. Ils nous enseignaient, au contraire,
que dans un pays où sévissaient les pogroms, le numerus
clausus
, toute désolidarisation des persécutés,
que ce fut par le baptême ou par une simple apostasie de fait,
était un acte déshonorant. Nous devions nous proclamer
juifs, parce que les juifs étaient humiliés et offensés
et que nul n'a le droit moral de se soustraire à la souffrance.
Tel était le fondement de mon judaïsme, le seul que je sache
formuler, sorti tout entier du credo de l'intelliguentsia russe.
[
]
Le jour où je sortis du commissariat (je m'y étais rendue
tout simplement parce que, trop connue de la police, je ne pouvais faire
autrement), avec le mot juif tamponné en gras à travers
de ma carte d'identité, je ne ressentais ni humiliation, ni orgueil.
Je réfléchissais à l'origine nazie de " communauté
de destin "
Et plus je réfléchissais, plus
je me sentais libre, pour la première fois libre du poids de
l'ombre insaisissable qui avait assombri ma jeunesse.
" Communauté de destin " - oui, je l'acceptais dans
le malheur, jusqu'au tortures, jusqu'à la mort. Mais je ne permettrais
à personne, ami ou ennemi, de m'imposer ma vérité
: jamais ma souffrance du fait de mon judaïsme ne sera un acte
de foi. 
L'intelleliguentsia
russe désigne plus particulièrement le mouvement mené
par des intellectuels pour une réforme sociale en profondeur
à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il
est caractérisé par un immense désir d'aider, de
servir et de refaire le monde, trois objectifs que Nina Gourfinkel et
d'autres Russes, comme l'abbé Glasberg, se sont appliqués
à mettre en uvre en France.
Nina Gourfinkel, 1953, p. 37.
Idem, p. 105.
Dans la traduction plus libre de l'abbé Glasberg, D.C.A. signifiait " défense contre les Allemands ".
Nina Gourfinkel, L'autre patrie, op. cit., pp. 314-316.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.