Sarah Kofman est née Paris, le 14 septembre 1934. Son père,
Bereck Kofman, a émigré de Pologne en 1929. Il est
Rabbin d'une petite synagogue dans la rue Duc, dans le 18e arrondissement,
non loin de leur domicile de la rue Ordener. Naturalisés
français, ses parents continuent à parler yiddish
à la maison avec leurs cinq enfants nés à Paris.
Sarah a huit ans lorsque la Seconde guerre mondiale éclate.
Elle se souvient que le 16 juillet 1942, son père, averti
d'une rafle qui allait avoir lieu, était parti le matin très
tôt exhorter ses coreligionnaires à se cacher. Mais
lui-même veut rester près de sa femme et ses enfants.
Il est arrêté chez lui, devant eux. Ils ne le reverront
plus. Le seul message qui leurs parvint fut une carte dans laquelle
il demandait qu'on lui envoie des paquets de Gauloises bleues ou
vertes. La carte avait été envoyée de Drancy
et quelqu'un l'avait écrite pour lui en français,
car lui même ne communiquait qu'en yiddish ou en polonais.
Après l'arrestation de son époux, la mère de
Sarah tente de protéger ses enfants en les cachant en différents
lieux. Sarah, elle, est placée à Nonancourt, chez
une juive communiste mariée à un chrétien.
Mais elle ne s'adapte pas et refuse de manger des aliments non kasher.
Sa mère tente alors en vain de la confier aux curés
de l'Église de Notre-Dame-des-Champs à Paris qui refusent
de recueillir l'enfant sans la baptiser. Sarah retourne donc avec
sa mère et elles se cachent toutes deux rue Labat, chez une
ancienne voisine jusqu'à la fin de la guerre. Pendant ces
deux années d'enfermement, Sarah a deux mères. Leur
protectrice fait passer Sarah pour sa fille, tandis que les relations
de Sarah avec sa vraie mère deviennent de plus en plus violentes
et difficiles.
A la fin de la guerre, sa mère la confie à une maison
d'enfants juifs, Le Moulin, installée d'abord à Moissac
puis au château de Laversine. Désireuse de poursuivre
un cursus classique, Sarah Kofman quitte cette institution qui ne
dispense pas de cours de grec. Elle s'inscrit alors au lycée
de Creil et retourne vivre chez sa mère avec laquelle la
cohabitation est particulièrement pénible. Après
sa réussite au baccalauréat, elle obtient une bourse
et une chambre en cité universitaire. Elle entreprend des
études en philosophie et une nouvelle vie s'ouvre à
elle.
Après avoir été reçue à l'agrégation
et avoir soutenu une thèse de doctorat, elle enseigne à
Toulouse au lycée Saint-Sernin, puis au lycée Claude-Monet
à Paris de 1960 à 1970. Elle est ensuite nommée
Maître de Conférences à la Sorbonne. Au cours
des vingt années suivantes, Sarah Kofman publie près
d'une vingtaine d'ouvrages philosophiques essentiellement sur Freud
et sur Nietzsche, qu'elle appelait " mes deux pères
". En 1991, elle est nommée Professeur des universités.
Le refus de sa nomination à ce poste lors d'une tentative
précédente avait entraîné la réprobation
de plusieurs membres du jury.
Quelques mois après avoir fait paraître son autobiographie,
Rue Ordener, rue Labat, elle se donne la mort, le 15 octobre
1994. Elle avait soixante ans.
En 1998, quatre ans après sa décès, Les
Temps modernes publient un entretien que Sarah Kofman avait
accordé à Catherine Rodgers. Cette dernière
souligne que les discriminations dont Sarah Kofman eut à
souffrir dans sa jeunesse sont sans doute moins analysables en terme
de misogynie qu'en terme d'antisémitisme. Le rabaissement
des femmes pouvait, a priori, paraître secondaire par rapport
aux persécutions subies pendant la guerre. Mais Sarah Kofman
déclarait elle-même que c'est essentiellement à
travers son enseignement et ses ouvrages qu'elle avait manifesté
son féminisme :
" Ce qui est important, et c'est peut-être
le seul geste féministe que j'accomplis, c'est de créer
une uvre comme je l'ai fait depuis vingt ans, de façon
rationnelle, didactique et surtout continue (même si mon travail
a aussi un tout autre aspect, autobiographique, ironique et jubilatoire).
Le système métaphysique a toujours mis les femmes
du côté de l'absence de constance, de l'irrégularité.
Donc, il faut que les femmes dans la philosophie marquent une telle
endurance, pour qu'elles puissent changer quelque chose. "
Testament d'une enfant juive qui n'a jamais guérie de la guerre, son dernier livre dévoile avec pudeur son enfance tragiquement brisée par la déportation de son père. Elle y raconte aussi la souffrance d'avoir appris que son père aurait été abattu un kapo juif pour avoir refusé de travailler à Auschwitz le jour du shabbat :
Après la guerre arrive l'acte de décès d'Auschwitz.
D'autres déportés reviennent. Un Yom Kippour,
à la synagogue, l'un d'eux prétend avoir connu mon
père à Auschwitz. Il y aurait survécu un
an. Un boucher juif, devenu kapo (revenu du camp de la
mort, il a rouvert boutique rue des Rosiers) l'aurait abattu à
coup de pioches et enterré vivant, un jour où il
aurait refusé de travailler. C'était un Shabbat
: il ne faisait aucun mal, aurait-il dit, il priait seulement
Dieu pour eux tous, victimes et bourreaux.
Pour cela, avec tant d'autres, mon père subit cette violence
infinie : mourir à Auschwitz, ce lieu où ne pouvait,
où ne devait être respecté aucun Repos.

Frédéric Gaussen, 1988, p. 12.
Sarah Kofman, 1998, p. 22.
Sarah Kofman, Rue Ordener, Rue Labat, 1994, pp. 15-16.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.