Née en Pologne, dans une famille juive aisée de Lublin, Anna se lance
très jeune dans l'écriture. Dès l'âge de quinze
ans, elle publie de courtes histoires dans des magazines polonais. Elle
se marie à dix-sept ans et les jeunes époux partent en Belgique
où ils poursuivent tous deux leurs études à l'Ecole
polytechnique de Verviers. Lorsque la guerre éclate en 1939, Anna
et son mari sont en vacances à Lublin. Contraints à rester
en Pologne, ils sont évacués vers le ghetto de Varsovie
et tentent de fuir à travers la forêt. L'évasion échoue.
Anna est emprisonnée et torturée, son mari est pris en otage
et exécuté. Les parents d'Anna périront également.
Après la guerre, elle émigre en France en 1947. Elle travaille
d'abord dans un orphelinat, puis enseigne les mathématiques à
Rueil-Malmaison. Elle épouse un homme qu'elle avait connu en Pologne
M. Langfus. Ils ont une fille, Maria. Dans la nouvelle ville de Sarcelles
où elle vit, Anna Langfus s'investit dans la vie culturelle de
la cité et participe aux activités de différentes
institutions juives. Elle fait notamment partie du groupe " Judaïsme
français " avec lequel elle se rend en Israël où
elle visite le Mémorial de la déportation de Yad Vashem
à Jérusalem.
Anna Langfus n'a pas abandonné l'écriture. En 1956, elle
fait jouer sa première pièce de théâtre écrite
en français, Les Lépreux. Elle y évoque les
arrestations et les assassinats des juifs polonais en 1941. Cette forme
théâtrale s'avère sans doute trop pénible pour
les spectateurs qui sont nombreux à quitter la salle. Elle écrira
d'autres pièces, mais c'est dans la fiction qu'elle arrive à
réduire les évocations de l'horreur pour continuer à
témoigner. Elle publie en 1960 Le sel et le soufre, un des
premiers romans autobiographiques sur la Shoah édité
en France. C'est aussi le seul écrit par une femme parmi les uvres
appartenant aux écrivains dits de " la génération
d'Auschwitz ". Son second roman, Les bagages de sable, reçoit
le prix Goncourt en 1962. Quatre ans après avoir reçu le
Prix Goncourt et après un nouveau roman, Saute Barbara,
qui porte toujours sur le thème des rescapés de la Shoah,
Anna Langfus décède. Elle meurt à Gonesse, près
de Sarcelles, le 12 mai 1966. à l'âge de quarante-six ans.
Plusieurs années après sa mort, une compagnie de théâtre
prend le nom de son livre Les bagages de sable. En 1995, la troupe
se produit dans toutes les villes de France d'où étaient
parties les deux cents trente femmes du convoi pour Auschwitz du 24 janvier
1942. Dans chaque ville, les actrices lisent les biographies écrites
par Charlotte Delbo sur ses compagnes de déportation.
Dans ses interventions publiques, au cours de ses conférences,
à la radio ou pour les journaux, Anna Langfus s'interrogeait toujours
sur la nécessité du témoignage écrit et sur
la forme à lui donner. Elle exprimait aussi sa détresse
à ne pouvoir écrire sur d'autres sujets que celui de la
Shoah. En 1971, dans un numéro spécial consacré
à " Judaïsme et littérature ", la revue L'Arche
avait publié le texte d'une interview qu'Anna Langfus avait
accordée quelques années auparavant à l'O.R.T.F..
Elle y faisait part de ses interrogations :
Comment peut-on évoquer avec des paroles humaines
une réalité qui n'est pas à la mesure de l'homme
? Il faut le silence, beaucoup de silence entre les mots pour qu'on
entende le bruit des victimes. De longues années je me suis tue.
Puis j'ai écrit " Le sel et le souffre ". Mais même
maintenant ce sont des choses qui gênent, qui incommodent. Elles
rappellent un peu trop cet équilibre précaire du monde
où nous vivons, un monde où peut-être un homme en
cet instant même, n'importe quel homme à notre ressemblance
quelque part existe, se promène, portant notre mort au bout de
son bras. Ce sont là des pensées qu'on n'accepte pas.
On voudrait les chasser, comme une mouche importune, d'un geste de la
main. [
]
Je devrai ajouter que si je suis ainsi, ce n'est pas par amour de la
vie, de ma vie, mais parce que j'ai un enfant et qu'il me faut être
ainsi pour pouvoir l'élever. Cela est vrai et cela est faux,
car cet enfant, justement je l'ai voulu par égoïsme, pour
me procurer une raison de vivre, une excuse valable. Et il me reste
à essayer de faire autour de moi, le moins de mal possible. Pour
me justifier. En me disant que je ne peux vraiment pas faire plus. Mais
on peut, en vérité, on peut faire beaucoup plus, jusqu'à
la minute où l'on arrive, tout naturellement, tout simplement
à ôter son manteau, un matin d'hiver, pour mourir avec
des enfants qu'on tue. 
Charlotte Delbo, Le convoi du 24 Janvier, Paris, Minuit, 1965.
"Anna Langfus qu'avez-vous fait de votre vie ?", L'Arche, n°174-175, p. 89.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.