Régine Lehmann est née à Paris, le 28 novembre
1919, dans une famille juive d'origine alsacienne. Dans les premiers
mois de sa vie, elle développe une maladie osseuse qui l'empêche
de marcher jusqu'à l'âge de seize ans. Après des
opérations multiples, elle peut se déplacer, mais avec
difficultés. Elle grandit à Vaucresson, en banlieue parisienne,
très entourée par ses parents, son frère et sa
sur, et par de nombreux cousins et cousines. Marcelle Lehmann,
sa mère, est musicienne. Régine est, elle aussi, pianiste.
Dotée d'une très belle voix, elle aime beaucoup chanter
et le fait souvent.
La Seconde guerre mondiale contraint sa famille à se réfugier
à Lyon. Régine y passe avec succès son baccalauréat
en 1941. Elle s'inscrit ensuite à l'université où
elle suit des cours de chimie aux côtés de Renée
Neher avec qui elle restera très proche sa vie durant. Après
Lyon, la famille Lehmann doit à nouveau changer de refuge, mais
de refuge en refuge, Régine prend quand même le temps de
s'intéresser au sort des filles handicapées qui, comme
elle, ont rejoint la Fédération française des Éclaireuses.
Elle crée, avec Denise Wiedmer, un petit journal tournant avec
les éclaireuses juives et protestantes handicapées regroupées
sous le nom des " Éclaireuses Malgré Tout ".
Elle s'en inspirera plus tard pour créer le mouvement d'Éclaireuses
handicapées dans le cadre des Éclaireurs et Éclaireuses
israélites de France.
Après la guerre, Régine Lehmann devient éducatrice
à la maison de Moissac qui accueille des enfants de déportés.
En 1945, elle participe au Camp d'été du Chambon, un pas
décisif pour son engagement dans le judaïsme, comme il le
sera pour tous ceux de sa génération qui ont participé
à ce premier camp juif d'après-guerre. Dès la rentrée
scolaire, elle s'inscrit à Paris aux cours de judaïsme du
professeur Gordin. C'est là qu'elle côtoie Léon
Ashkenazi qui deviendra, sous son totem plus connu de Manitou, un des
maîtres à penser du judaïsme français. Régine
intègre ensuite l'école des cadres Gilbert-Bloch à
Orsay dont Manitou prend la direction en 1950. Elle y devient son auxiliaire,
en assumant la responsabilité des jeunes filles.
En 1955, elle épouse Georges Zaoui, également éducateur
et enseignant. Trois ans plus tard, ils partent tous les deux en Algérie
pour travailler auprès de la jeunesse juive du pays. C'est une
période très active au cours de laquelle Régine
Zaoui multiplie les cercles de rencontres et les discussions. Avec les
jeunes filles, elle réussit ce que pratiquement personne n'avait
encore osé tenter en Afrique du Nord : donner une bonne éducation
juive à des filles. Régine et son mari passent près
de quatre ans en Algérie, d'abord à Sétif, puis
à Alger. Mais ils doivent regagner Paris après les événements
algériens de 1962. A leur retour, ils habitent à "
La Voûte ", un foyer pour jeunes filles de l'O.S.E. dont
Régine assure la direction. Le couple déménage
ensuite rue de Charenton, dans le 12e arrondissement. Après seize
années de mariage, ils se séparent d'un commun accord.
Régine enseigne alors dans de nombreuses institutions juives.
Elle donne des cours au C.U.E.J., le nouveau Centre Universitaire d'Études
Juives de Paris, à l'école Maïmonide et à
l'école Yabné. En direction des femmes, elle anime des
journées bibliques à la W.I.Z.O. et donne des cours de
judaïsme dans les nouveaux centres communautaires en banlieue.
Le 8 février 1966, elle est invitée à l'ouverture
de " l'Année de la Coopération Féminine ".
Le discours inaugural extrêmement chaleureux qu'elle prononce
pour encourager cette rencontre entre volontaires et professionnels
sera un des moments fondateurs de ce nouveau mouvement. Plus tard, elle
enseignera le judaïsme une fois par mois dans le Club Féminin
créé par la Coopération Féminine dans son
arrondissement, le 12e. Les participantes à ses cours témoignent
: " A toutes, Régine, quelles que soient ses propres difficultés,
avait une réponse apaisante, modérée, chaleureuse,
teintée d'humour.
"
Mais tous ces cours ne suffisent pas à lui assurer des revenus
suffisants. En marge de son travail d'enseignante, elle accepte de traduire
de l'anglais l'ouvrage de Joséphine Kamm sur Sir Moses Montefiore,
répondant ainsi à la demande de son amie Renée
Neher-Bernheim devenue enseignante à Jérusalem. La traduction
de Régine Zaoui
qui est publiée par le Service Technique pour l'Éducation,
sous l'égide du Fonds Social juif unifié, est peu diffusée.
Quelques années plus tard, Régine réalisera pour
l'Agence juive, une petite brochure pour défendre les mariages
entre juifs.
Peu de gens savaient les difficultés physiques et financières
de Régine Lehmann, car elle n'en parlait pas. Ses proches ont
beaucoup veillé sur elle. Sa sur Rolande et son beau-frère,
Maurice Ventura, ainsi que ceux qu'elle appelait ses amis du 12e arrondissement
l'ont aidée. Malgré ses problèmes de santé
et l'infirmité qui la privera d'une de ses jambes, Régine
gardera jusqu'au bout son sens de l'humour, sa gaieté et sa curiosité
intellectuelle.
Elle doit finalement être hospitalisée et meurt à
Paris, le 24 mai 1984. Lors de ses obsèques, René Samuel
Sirat, grand rabbin de France lit un de ses textes ; celui qu'elle destinait
aux Assisses de l'association de handicapés Naguilah :
La première chose c'est une phrase d'Albert Camus
que j'ai trouvée dans ses Carnets : " Ce qui barre la route
fait faire du chemin ". Je ne connais pas de meilleure définition
des épreuves. C'est la même définition de ce que
nous appelons Satan, et qui n'est pas du tout Satan. Je répète
la phrase d'Albert Camus : " Ce qui barre la route fait faire du
chemin " parce qu'il faut passer au-dessus pour le contourner.
Cela implique que nous ne sommes pas des infirmes mais des handicapés.
Un handicap dans une course, c'est quand il y a un cheval tellement
rapide qu'on ne peut pas le faire courir avec les autres
Alors
on lui fait porter du poids pour qu'il coure moins vite et je pense
que les handicapés c'est un peu cela. Je le ressens moi-même
comme cela. On pourrait tout bouffer si on n'était pas handicapé.[
]
Je dois vous dire que je n'ai nulle part côtoyé plus vivants
et véritablement vivants que parmi ceux de ma famille des handicapés.
Partout ailleurs les gens dorment un peu. Mais là, il n'y a pas
d'histoires : ou on est réveillé ou on est un légume.
Il y en a qui sont des légumes mais il y en a qui sont fichtrement
réveillés. Quelquefois cela donne un fichu caractère.
Le mien en fait partie. Mais là non plus on n'a pas tellement
le choix parce qu'il faut tenir debout et que ce n'est pas tellement
facile ni évident. Et cela, il faut savoir l'expliquer et le
faire admettre. 
Un an après son décès, les amis de Régine Lehmann se sont regroupés dans une association qui a rassemblé les rares textes et poèmes qu'elle avait écrits. " L'Association des Amis de Régine Lehmann " a fonctionné de 1985 à 1990. Outre la publication d'un Hommage à Régine Lehmann, elle a organisé trois concerts à sa mémoire, salle Cortot à Paris. A la dissolution de l'association, l'argent des cotisations et des places de concert a été envoyé à Manitou en Israël pour son centre communautaire à Jérusalem, dont une des salles porte le nom de Régine Lehmann.
" Ils nous ont quittés. Régine Lehmann-Zaoui ", Coopération Féminine, n° 46, 1984, p. 39.
Joséphine Kahm, 1969.
Régine Zaoui, 1977.
Hommage à Régine Lehmann, 1985, p. 74.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.