C'est en 1921 que Sarah Lévy vient au monde à Casablanca,
capitale économique du Maroc alors en pleine expansion. De
vieille souche séfarade, sa famille était auparavant
installée à Tétouan, dans le Maroc espagnol.
Sarah fait ses études secondaires à Casablanca. Devenue
épouse Leibovici, elle donne naissance à deux fils.
Mais leur père a à peine le temps de les voir grandir.
Appelé en France sous les drapeaux au début de la Seconde
guerre mondiale, son mari meurt très peu de temps après.
Sarah Leibovici est encore très jeune lorsque se retrouve veuve
et chargée de famille. Elle connaît des années
difficiles. Elle enseigne d'abord à l'école franco-israélite
de Casablanca tout en poursuivant des études d'espagnol. Reçue
à l'agrégation, elle enseigne au lycée de jeunes
filles de la ville. En 1965, elle quitte le Maroc et s'installe à
Paris avec sa mère et ses fils. Quelques temps enseignante
au Lycée Fénelon à Paris, elle est ensuite nommée
en Israël où elle assure, de 1970 à 1977, la direction
des études de français au lycée de l'Alliance
israélite universelle à Tel Aviv. A son retour en France,
Sarah Leibovici se consacre davantage à l'écriture et
à la recherche, domaines qu'elle avait toujours explorés
parallèlement à son travail d'enseignante.
Dans les années cinquante, au Maroc, Sarah Leibovici avait
déjà écrit pour plusieurs journaux. Elle collaborait
au périodique israélite Noar auquel elle envoyait
régulièrement des articles en judéo-espagnol.
Installée à Paris, elle signe des articles dans Les
Nouveaux Cahiers, le mensuel publié sous l'égide
de l'A.I.U. Elle y traite principalement de la culture séfarade
et particulièrement de celle des juifs de Tétouan et
de Tanger. Également passionnée de culture espagnole
contemporaine, Sarah Leibovici traduit les auteurs argentins Atahualpa
Yupanqui et Luis Borges. En 1982, elle dirige un premier ouvrage,
Mosaïques de notre mémoire : les judéo-espagnols
du Maroc, qui sera suivi d'autres publications sur l'Espagne et
sur les séfarades du Maroc.
Le 16 décembre 1990, Sarah Leibovici meurt à Paris,
laissant plusieurs ouvrages inachevés. Sept ans auparavant,
elle avait rédigé pour l'A.I.U. un opuscule retraçant
les itinéraires de généreux donateurs et donatrices.
A sa mort, c'est à son tour d'être honorée dans
les Cahiers de l'Alliance, qui charge le bibliothécaire
de l'A.I.U. de dresser une bibliographie
de ses uvres dont nous avons sélectionné un des articles.
Si Sarah Leibovici avait peu écrit sur elle-même, elle avait souvent recueilli les paroles des autres. Elle s'était particulièrement appliquée à recueillir les souvenirs de grands-mères séfarades. Dans " Le Diable bleu ", elle se fait le porte-parole d'Esther Barzilaï, francophone comme elle, dont l'itinéraire fut difficile de Salonique à Tel Aviv :
Voilà, je suis née en l'an 1901, la deuxième
nuit de Hanouka, la fête des Lumières. C'est
facile à compter, dans quelques jours j'aurai soixante-quinze
ans. A Salonique, il neige toujours pour Hanouka, et cette
nuit-là, la neige était terrible. Et moi je ne voulais
pas sortir du ventre de ma mère ! Elle avait déjà
eu quatre garçons et sur les quatre, deux étaient
morts, les pauvres
J'avais le pressentiment d'une vie difficile
et je ne voulais pas sortir ! Alors mon père est allé
chercher dix rabbins et ils s'étaient tous assis autour
de la grande table de la salle à manger, et ils avaient
dit des prières pendant des heures, pour que je me décide
plus vite. Et quand je suis enfin sortie, tout le monde a dit
: Mazel Tov (Bonne chance). [
]
Ma mère était une femme très poétique.
Elle avait une voix de cigale et des mains de fée. Nous
n'étions pas riches, mais il y avait toujours de quoi manger,
même pour les pauvres qui frappaient à notre porte
A tous ceux qui venaient, maman posait la même question
: " Ya comites ? ", c'est à dire : "
tu as déjà mangé ? ". Si bien que dans
la famille on ne l'appelait pas Myriam, mais " Ya comites
". [
]
J'étais folle de lecture. Nous avions beaucoup de livres
à la maison, en hébreu, en espagnol et en français
et mon oncle avait une bibliothèque colossale. A neuf ou
dix ans, j'avais déjà lu La porteuse de pain,
Les misérables et même Les mystères
du Bosphore, avec beaucoup de sexe dedans. [
]
Comme c'était beau, Salonique. On l'appelait le "Petit
Paris" ou le "Petit
Jérusalem !" Nous étions très nombreux,
plus de cent mille, et la ville était presque juive
Non je ne suis pas à plaindre. J'ai eu une vie très
intéressante. Je suis encore une femme heureuse. J'aime
la lecture, j'aime la musique, je joue de la mandoline, je m'amuse
même à composer. Je couds, je fais du crochet et
j'offre mes ouvrages. Je jouis des feuilles sur les arbres et
roses sur la branche
Je m'intéresse à l'art
surtout à la peinture. Tenez il y a quatre ans je me suis
inscrite à l'école A.B.C. de Paris. Ils m'ont envoyé
douze livres. Le peintre que j'aime le plus, c'est cet imbécile
qui s'est coupé une oreille. Van Gogh ! il est facile à
reproduire, et puis il met des couleurs merveilleuses. Les couleurs
sombres, moi je ne les aime pas ! 
Jean-Claude Kupermine, "Essai de bibliographie des oeuvres de Sarah Leibovici" Les Cahiers de l'A.I.U., n° 22, 1991, pp. 50-53.
Sarah Leibovici, "Le "Diable bleu" d'Esther Barzilaï", pp. 61-73.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.