Jacqueline Lévy naît à Bordeaux le 11 novembre
1914. Ses parents, Georges Lévy et Sarah Bauer, sont tous deux
d'origine juive alsacienne. Le père de Jacqueline occupe de hautes
fonctions dans la magistrature ; blessé pendant la Première
guerre mondiale, il meurt en 1921 des suites de ses blessures. Quelques
temps après, Jacqueline, sa sur Denise et leur mère
s'installent à Paris. La jeune fille fréquente les cercles
de l'Union libérale israélite qui a son siège à
la synagogue de la rue Copernic. Elle participe aussi aux débuts
des Éclaireurs israélites de France (E.I.F.), mouvement
fondé par Robert Gamzon et le rabbin Schilli, et poursuit des
études supérieures d'archéologie.
En 1938, Jacqueline épouse Jacques Lévy-Willard, ingénieur
des Mines, affilié à la Communauté juive traditionaliste
de la rue Montevideo. Le couple a trois enfants : Denis en 1939, qui
sera ingénieur comme son père ; Annette en 1946, future
journaliste à Libération ; et Étienne en
1949, qui s'engagera dans une carrière commerciale.
Lorsque la Seconde guerre mondiale éclate, Jacqueline Lévy-Willard
est jeune mariée et n'a qu'un seul enfant. Elle décide
de suivre son mari, alors militaire, dans la région de Bordeaux.
Lorsque l'armée allemande occupe la ville, elle réalise
vite l'ampleur du danger et rejoint la zone libre. Elle est à
Nice quand les troupes allemandes s'y installent en 1943. Sachant que
la petite gare qui mène vers la montagne n'est pas encore gardée,
elle en profite pour fuir à nouveau avec sa famille dans les
Alpes. Réfugiés à Saint-Pierre-d'Argenson, dans
la région de Gap, ils sont logés dans des conditions très
rustiques, mais hors de danger. Elle organise alors des cours de rattrapage
pour les enfants juifs cachés dans le voisinage.
A la Libération, Jacqueline Lévy-Willard s'engage activement
dans les activités sociales et culturelles de la communauté
juive alors en plein renouveau. L'esprit toujours en éveil, elle
fourmille d'idées. Elle est à l'origine de la création
du Merkaz, le centre social israélite de Montmartre
fondé par le Conseil représentatif du judaïsme traditionaliste
de France (C.R.I.T.E.F.). Au début des années soixante,
après l'arrivée massive de juifs d'Afrique Nord, elle
organise, avec Micheline Trèves, des cours de soutien scolaire
et des activités récréatives pour les enfants.
Jacqueline s'intéresse aussi au troisième âge et
fonde le premier Club pour personnes âgées isolées.
C'est ce Club qui servira de modèle aux " Clubs de l'amitié
" de la Coopération Féminine, le mouvement qu'elle
créera quelques années plus tard avec ses amies. Pour
financer ces projets, elle collecte des fonds et organise des galas
avec l'aide de Yvette Kalmanowicz, collaboratrice permanente du F.S.J.U.
En 1965, Jacqueline Lévy-Willard est une des rares femmes à
faire partie du Bureau national du Fonds social juif unifié (F.S.J.U.).
Avec Viviane Issembert, elle y lance l'idée d'organiser des rencontres
entre les bénévoles et les professionnels du travail communautaire.
Micheline Trèves, alors rapporteur de la Commission sociale du
F.S.J.U., appuie leur projet. Le mouvement de la Coopération
Féminine est né. Il va permettre au bénévolat
de se structurer et de s'imposer au sein de la communauté juive.
Pendant plus de vingt ans, Jacqueline Lévy-Willard va y consacrer
tous ses efforts et son savoir faire. Pleine d'imagination ; ses amies
de la Coopération Féminine la considèrent comme
" une mitraillette à idées " et apprécient
aussi son humour.
Femme d'une grande culture et passionnée d'art, Jacqueline Lévy-Willard
collabore également au Musée d'art juif
.
Elle est une des premières guides du Paris juif et commente les
visites de la rue des Rosiers ou de l'ancien cimetière "
portugais " de la rue des Flandres
Parmi les initiatrices
du journal de la Coopération Féminine qui voit
le jour en 1971, c'est elle qui rédige le premier éditorial
dans lequel elle insiste sur l'importance de l'étude du judaïsme
et de la formation pour les femmes : " Si nous voulons reprendre
les vraies valeurs du Judaïsme, il nous faut faire l'effort d'étudier
ces valeurs, apprendre à les connaître et à les
faire respecter, nous réintroduire dans le Judaïsme par
nos propres moyens. [
] Et si quelqu'un d'entre nous, en sortant
d'une de nos conférences, après avoir lu un des livres
de nos bibliothèques, après avoir étudié
l'article que nous aurons choisi, si quelqu'un se dit : ''Cela vaut
la peine d'être médité'', alors nous n'aurons pas
perdu notre temps.
"
Après une série de fiches historiques sur les lieux de
la mémoire juive de France, elle publie aussi d'autres textes
où son imagination et son humour s'expriment librement. Si elle
occupe plusieurs fonctions à la Coopération Féminine,
elle refuse à maintes reprises d'en assumer la responsabilité
officielle, fidèle ainsi à sa modestie et à son
souci de liberté.
Dans les années quatre-vingt, la maladie oblige Jacqueline Lévy-Willard
à cesser ses activités. Elle continue néanmoins
à suivre avec intérêt la vie du mouvement dont elle
avait été co-fondatrice. Elle ne peut assister en 1987
aux festivités marquant le vingt-cinquième anniversaire
de la Coopération Féminine, mais elle adresse à
ses bénévoles un court message exprimant toute l'admiration
qu'elle leur porte :
Message à celles qui sont toujours là.
Dès le début, on a rencontré des femmes de toutes
catégories ; depuis la dame snob qui croyait encore aux goûters
de bienfaisance, ou la petite jeune qui rêvait de sit-in.
On a reçu la femme, pleine de bonne volonté, qui nous
a offert tout son temps mais n'a pas tenu une semaine, alors que celle
qui n'avait rien promis est encore là aujourd'hui.
Nous avons vu les femmes qui travaillaient dans l'ombre dont on connaissait
à peine le nom mais sur qui on pouvait compter quoiqu'il arrive.
Le message que j'envoie aujourd'hui est destiné à celles
pour qui, après vingt-cinq ans, la rue de Téhéran
est toujours leur résidence secondaire, et le téléphone
leur instrument de travail.
A toutes, professionnelles, volontaires, éducatrices et autres,
que j'ai vues à l'uvre, je dédie mon admiration.
Cinq ans plus tard, Jacqueline Lévy-Willard décède
à Paris, le 20 décembre 1992, à l'âge de
soixante-dix-neuf ans. Elle repose au cimetière Montparnasse.
Son amie Liliane Klein-Lieber lui rend hommage dans la revue Coopération
Féminine : " Peu désireuse de ''paraître'',
elle était pour nous un maître à penser. Elle jetait
des idées que nos ramassions. Son sens de l'humour ne la quittait
jamais. Elle ne se prenait pas au sérieux, se moquait volontiers
d'elle-même comme des autres d'ailleurs, de façon incisive,
mais toujours bienveillante.
"
Le Merkaz de Montmartre est situé 12 rue des Saules, dans le 18e arrondissement.
Le Musée d'Art Juif de Paris était également abrité au Merkaz de Montmartre.
Jacqueline Lévy-Willard, " A la recherche du temps perdu ", Coopération Féminine, n° 1, 1971, p. 1.
Jacqueline Lévy-Willard, Éditorial, Coopération Féminine, n°78-79, 1993, p. 3.
Liliane Klein-Lieber, " La Coopération Féminine est en deuil. Un dernier adieu à Jacqueline Lévy-Willard ", Coopération Féminine, n° 78-79, 1993, p. 3.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.