Raïssa (Rachel) Oumançoff est née à Rostoff-sur-le-Don,
en Russie, le 12 septembre 1883. Dans son livre Les Grandes amitiés,
elle raconte elle-même son enfance en Russie, au sein sa famille
juive et pratiquante, éclairée par la figure de hassid
de son grand-père maternel. A la naissance de Véra, la
sur de Raïssa, ses parents déménagent pour
Mariapoul. L'école de la ville pratique un quota pour l'admission
des juifs. Raïssa a la chance d'y être quand même acceptée.
C'est une enfant très sage et avide d'apprendre. Cependant, en
tant que juive, elle ne peut espérer continuer ses études
dans la ville. Ses parents décident alors de quitter la Russie
pour New York. En chemin, ils s'arrêtent à Paris et ils
s'y installent. Naturalisés français en 1898, ils perdent
progressivement leurs pratiques religieuses.
Raïssa est bachelière à dix-sept ans et s'inscrit
à la faculté des Sciences à la Sorbonne Elle y
rencontre Jacques Maritain, d'origine protestante, licencié en
philosophie. Les jeunes gens deviennent vite inséparables. Raïssa
rencontre les amis de Jacques, notamment Charles Péguy que le
jeune couple aide à lancer sa nouvelle revue, Les Cahiers
de la Quinzaine. Après deux ans de fiançailles, Raïssa
et Jacques Maritain se marient le 26 novembre 1904.
Parmi les nombreuses lectures de leurs vingt ans, les ouvrages de Léon
Bloy vont être déterminants pour leur conversion au catholicisme.
L'auteur les reçoit et leur donne à lire son Salut
par les Juifs. Quelques mois plus tard, Raïssa tombe gravement
malade. Pour la première fois, son époux récite
des prières catholiques pour elle. Peu de temps après,
Jacques et Raïssa Maritain demandent à être baptisés,
ainsi que Véra, la sur de Raïssa. Le baptême
a lieu le 11 juin 1906 ; Jacques Bloy est leur parrain, sa fille Véronique
est la marraine de Raïssa.
Jacques et Raïssa Maritain poursuivent leur quête religieuse
et spirituelle. En 1912, ils font vu de chasteté en tant
que membres du tiers ordre bénédictin. Cette année
là, le père de Raïssa est gravement malade et Raïssa
le convertit in extremis sur son lit de mort. Jacques Maritain, devenu
agrégé de philosophie, enseigne à l'Institut catholique
de Paris et dans différentes universités étrangères
; Raïssa et sa sur l'accompagnent dans ses nombreux déplacements.
En France, entre 1920 et 1930, leur maison de Meudon devient un lieu
de rencontre d'artistes et d'intellectuels associés à
la Renaissance catholique. Ils fondent le Cercle d'études thomistes
qu'ils animent jusqu'en 1937.
A la veille de la Seconde mondiale, ils se trouvent aux États-Unis,
et ils décident d'y rester lorsque le conflit éclate.
A leur retour en France, Jacques Maritain est nommé par le Général
De Gaulle, ambassadeur de France auprès du Vatican de 1945 à
1948. Raïssa l'accompagne à Rome. Raïssa et son époux
publient ensemble plusieurs ouvrages. Elle-même fait paraître
une importante oeuvre personnelle : poésies, mémoires,
critiques d'art et réflexions sur le catholicisme. En vers ou
en prose, ses écrits sont toujours marqués par son héritage
juif et par l'intensité de sa foi catholique contemplative.
Raïssa Maritain meurt à Paris, le 4 novembre 1960. Trois
ans plus tard, son mari fait éditer le Journal de Raïssa,
qu'elle avait commencé à rédiger en 1906, l'année
de leur conversion.
C'est durant la Seconde guerre mondiale, à New York, que Raïssa Maritain avait publié pour la première fois son autobiographie, Les Grandes Amitiés qui sera ensuite rééditée en France. Après ses souvenirs d'enfance, elle y racontait le trajet spirituel qu'elle et Jacques Maritain avaient suivi, leur conversion et les réactions d'abord peu favorables de ses parents. Elle y fait aussi le récit édifiant du baptême administré à son père. Derrière un discours ambigu sur la " vocation d'Israël ", on y sent la forte volonté prosélyte qui reste un des traits les plus caractéristiques de Raïssa Maritain :
C'est ainsi qu'un an exactement après le baptême
de Pierre et de Léon van der Meer, 1e 24 février 1912,
mourait mon cher père, et les trois derniers jours de sa vie
furent illuminés et adoucis, pour lui et pour nous, par l'irruption
de la grâce divine.
D'abord déconcertés, affligés jusqu'au désespoir
par notre conversion au catholicisme, nos parents s'y étaient
résignés en nous voyant heureux dans notre vie nouvelle.
En Russie, 1orsqu'un Juif se faisait baptiser, c'était toujours,
à leur connaissance, pour obtenir l'égalité des
droits civiques avec les autres citoyens. Et ces Juifs-là, ils
les méprisaient profondément. Mais qu'en France un Juif
passât au christianisme, il leur semblait que ce ne pouvait être
que pour se séparer de son peuple, par antisémitisme,
par une horrible trahison à l'égard d'une grande famille
malheureuse, et cela ils ne pouvaient ni l'admettre, ni même se
l'expliquer.
C'est seulement lorsqu'ils purent se rendre compte de la profondeur
de nos motifs religieux - et que, par eux, ma sur et moi commencions
à entrevoir la grandeur et le sens de la vocation d'Israël
- qu'ils s'adoucirent peu à peu à notre égard,
et en vinrent à considérer nos motifs eux-mêmes
; il y fallut près de trois années, avant que n'apparussent
de faibles symptômes de leur changement. [
]
Mon père tombe gravement malade, et bientôt le médecin
juge son état désespéré.
- J'ai demandé au docteur la vérité sur mon état.
Il m'a répondu : Seul un miracle peut vous guérir
Et puisqu'il m'a dit 1a vérité sur ma maladie, je veux
me préparer, je veux recevoir le Baptême. "
II se tourne vers sa femme comme pour lui demander son consentement
; il espère, dit-il, ne pas lui faire de peine. Ma mère
en larmes répond qu'elle ne s'oppose à rien.
Nous pensons tous que la mort est imminente. Le Docteur Legrain s'agenouille
auprès du malade qui devient son filleul et le mien ; Jacques
prend un flacon d'eau de la Salette et le baptise au nom du Père,
et du Fils, et du Saint-Esprit. Il s'appelle Jude-Barnabé. 
Hassid, littéralement " pieux " en hébreu, et plus largement un mouvement de la mystique juive européenne.
Raïssa Maritain, 1949, pp. 316-321.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.