Présences féminines juives en France (XIXè-XXè siècles)



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RHAÏS Elissa,

pseudonyme de Rosine Boumendil

1876-1940

La mystérieuse conteuse, de Blida

Rosine Boumendil naît à Blida, au pied de l'Atlas algérien, le 12 décembre 1876, dans le foyer modeste de Mazaltob Seror et de Jacob Boumendil, boulanger. Mariée très jeune au rabbin algérois Moïse Amar, Rosine met au monde trois enfants : Mireille qui meurt vers l'âge de vingt-deux ans, une seconde fille morte en bas âge et un fils, Jacob Raymond, qui prendra plus tard le nom de plume de Roland Rhaïs. Le couple divorce en 1914. Rosine épouse alors Mardochée (Maurice) Chemoul, riche négociant, qui lui offre une magnifique maison à Alger, " La Villa des fleurs ". C'est là qu'elle tient salon, charmant ses invités par des récits que ses admirateurs la pressent d'écrire et de faire connaître à Paris. Elle se décide à partir pour la capitale, accompagnée de son fils, de sa fille Mireille et de son neveu Raoul Tabet. Les éditions Plon acceptent immédiatement de publier son roman Saada la marocaine et signent avec l'auteure un contrat pour cinq ans. Pour la lancer, on lui donne le nom plus exotique d'Elissa Rhaïs, en lui forgeant une légende orientale la présentant comme une arabe musulmane, scolarisée jusqu'à douze ans, enfermée ensuite dans un harem dont elle s'extrait pour écrire des histoires en français.
De 1919 à 1930, Elissa Rhaïs réside tour à tour à Blida et à Paris. Elle signe une quinzaine de romans chez de grands éditeurs parisiens : Plon, puis Fayard et Flammarion. Ses oeuvres plaisent au public si on en juge par leurs multiples rééditions : vingt-six pour Saada la Marocaine, dix-neuf pour Les Juifs ou la fille d'Eléazar, dix-sept pour La Chemise qui porte bonheur… Les critiques français saluent le talent de cette " petite orientale ", ou " le don atavique de cette fille de conteurs arabes ". Mais en Algérie, où chacun sait qu'Elissa Rhaïs est juive et que son pasage dans un harem est pure invention, ses coreligionnaires apprécient très modérément les descriptions peu flatteuses qu'elle fait des juifs dans ses romans.
Après 1930, son talent de conteuse semble tari. Pendant les dix dernières années de sa vie, elle ne publie rien et tombe dans l'oubli. Elle meurt brutalement à Blida, sa ville natale, le 18 août 1940. Elle avait soixante-quatre ans.

En 1982, alors que son nom n'est depuis longtemps connu que de quelques spécialistes, il défraie à nouveau les chroniques littéraires avec la sortie du livre Elissa Rhaïs écrit par son petit-neveu, Paul Tabet. Ce dernier accuse sa grand-tante de s'être approprié des œuvres écrites par son père, Raoul Tabet. Mais cette accusation ne dévoile en fait qu'une pratique relativement courante en littérature. Jean Dejeux, spécialiste en littérature francophone maghrébine, pense qu'à l'instar de beaucoup de romanciers, Elissa Rhaïs a effectivement fait appel aux services d'un " nègre ", en l'occurrence son neveu Raoul TabetJean Dejeux, p. 72.. En exhumant cette supercherie, Paul Tabet a surtout contribué à raviver l'intérêt pour cette femme de lettres juive oubliée, qui avait été la première connue hors des limites de la colonie. Depuis, la télévision s'est aussi intéressés à la romancière et Jacques Otmetzguine a réalisé en 1993, le téléfilm Le secret d'Elissa Rhaïs. Deux ouvrages d'Elissa Rhaïs ont ensuite été réédités et, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'État d'Israël en 1998, une nouvelle inédite, " Les enfants de Palestine ", a été intégrée à une anthologie de textes français sur Israël.
Son roman Les Juifs ou la Fille d'Eléazar a été réédité en 1997 sous le titre moins connoté, La Fille d'Eléazar. Dans un passage de cet ouvrage, Elissa Rhaïs décrit, lors d'une cérémonie de mariage, la gêne des invités encore habillées à " la juive " et relégués loin du grand salon d'apparat :

La vieille Miriem monte la garde. Dès que, par la porte de sa cuisine entrebâillée, elle voit pénétrer un visiteur vert bouteille ou café au lait, elle accourt le tirer d'un pan de son burnous. Et tout bas : Par ici ! Par ici ! lui souffle-t-elle en désignant le petit salon rose.
Les bons juifs se laissent conduire. Mais lorsque, un moment, ils se sont contemplés les uns les autres. parmi les bergères aux rubans roses et les petites tables dorées, qu'ils se voient enfermés là comme dans une salle d'attente, tandis que derrière la porte s'entendent le frou-frou des robes de soie, le crissement des fracs qui passent, la plupart comprennent la distinction. Ils se retournent contre la vieille Miriem.
- Pourquoi, pourquoi, lui disent-ils, on nous reçoit ici ? Nous sommes venus, c'est pour la figure de la mariée et de rabbi Eléazar. C'est pas pour voir la figure de ces sauvages et leur petit salon de poupées ! Pourquoi on nous reçoit pas dans le grand salon avec tout le monde ? […]
- Non... C'est pas pour ça..., bredouille Miriem, c'est parce que vous êtes habillés à la juive...
- Et après ?... Nous sommes des juifs, on le sait. Qu'est-ce qu'y a ? Tu crois qu'eux, la familiate des Saffar, on sait pas qu'ils sont des juifs ? On le sait, n'aie pas peur ! Les juifs, ça se cache pas, même si ça se mettait dans le ventre d'un poisson ! […]
Les invités, pour la plupart ignorants des coutumes juives, se groupent curieusement autour des époux.
Rabbi et ses disciples ont revêtu leurs écharpes de soie blanche. Et soudain en chœur, ils entonnent les Proverbes de David. Les voix montent, chaudes, puissantes, dans le silence qu'interrompt seulement la rumeur du port. La nombreuse assistance, sans le comprendre, admire ce vieillard dont l'austère profil, parmi les élèves, se découpe dans le jour crépusculaire. et qui, ardent, sincère, couvant sa fille du regard, psalmodie des paroles que l'on devine profondes. La femme forte, qui la trouvera ? Bien au-dessus des pierres précieuses est sa valeur. […]
M. Edmond a pris doucement la main de sa femme. A l'index droit, il lui passe l'alliance de famille, une émeraude et un saphir croisés, symbole de l'union des cœurs. Rabbi Eléazar fait circuler de bouche en bouche un verre du vin sacré. Mamma Esther, Rachel et la vieille Miriem poussent quelques you-you craintifs. Tandis que les juifs. dans le salon des jeunes filles, s'exaspèrent, et que Fathouma. assise derrière la porte de la cuisine, pleure dans ses pantalons neufs Debourah qu'on lui a prise, et qu'on ne lui permet point d'entrer au salon pour voir et embrasser.Elissa Rhaïs, 1997, pp. 80-82

Jean Dejeux, p. 72.
Elissa Rhaïs, 1997, pp. 80-82.

Bibliographie :

Téléfilm :