C'est à Phalsbourg, en Lorraine, que Mathilde Salomon naît le 14 décembre 1837, dans une famille juive pratiquante. Son père, fournisseur d'effets militaires, emploie plusieurs ouvriers. Mais cette entreprise n'enrichit pas sa famille, fort nombreuse. Mathilde a quinze frères et surs, dont dix ont survécu. Elle-même est de constitution chétive, mais d'une intelligence vigoureuse. Elle consacre tous ses efforts à l'étude. Malgré l'opposition paternelle, elle quitte sa ville natale en 1855. Elle part pour Paris munie de quelques lettres de recommandation pour des coreligionnaires. Dans la capitale, elle passe son Brevet d'études supérieures qui lui permet d'être institutrice. D'abord associée à la directrice d'une institution pour jeunes filles à Neuilly, elle travaille ensuite pour des particuliers et enseigne dans divers cours et institutions où sa réputation grandit. Elle fait alors venir ses jeunes surs à Paris pour les instruire. En 1883, Mathilde Salomon est nommée directrice du Collège Sévigné, rue de Condé. Cette institution privée a été fondée trois ans plus tôt par la Société pour la propagation de l'enseignement parmi les femmes, société qui rassemble des hommes universitaires désireux de faire instruire leurs filles loin des institutions religieuses. Créé dans le sillage de la loi Camille Sée de 1880 sur l'enseignement secondaire féminin, le Collège Sévigné connaît une situation matérielle difficile lorsque Mathilde Salomon en prend la direction. Quatre ans plus tard, elle reprend à son propre compte le bail de location des locaux. A partir de 1887, elle devient également la seule responsable des orientations pédagogiques et du choix des professeurs. Elle favorise l'enseignement des langues étrangères (anglais et allemand), instaure des horaires peu chargés et encourage le travail personnel des élèves. Elle préfère quelques temps embaucher des enseignants hommes. Mais au fil des ans, elle s'entoure aussi de jeunes agrégées, choisies parmi les anciennes élèves du collège. Dès 1885, Mathilde Salomon avait établi au Collège Sévigné des cours du soir préparant à l'agrégation des jeunes filles. Sur ce point, comme sur dans d'autres domaines, Mathilde Salomon a toujours fait preuve d'une grande capacité d'évolution et d'innovation. Le gouvernement reconnaît ses compétences et le ministère de l'Instruction Publique s'inspire souvent de ses méthodes. Elle devient membre du Conseil supérieur de l'Instruction en 1892 et y siège pendant plus de dix ans en tant que représentante de l'enseignement libre féminin. Vingt années de direction au Collège Sévigné lui valent d'être décorée de la Légion d'honneur en 1906. C'est encore une distinction rarement accordée aux femmes. Attribuée l'année même de la réhabilitation du capitaine Dreyfus, cette nomination d'une juive à un tel honneur est une seconde victoire sur l'antisémitisme. Mathilde Salomon avait désiré la Légion d'honneur. Elle n'en fit cependant pas un triomphe :
Ne pas être comme tout le monde, ne pouvoir espérer
sa part, si petite qu'elle soit, des biens offerts à tous, ne
pas avoir été mère, voilà ma vie. Ce petit
ruban semble dire que sous d'autres rapports, je n'ai pas non plus été
comme tout le monde. Mais j'aurai cru la joie plus intense

Toujours très proche des membres de sa famille, Mathilde Salomon remplit jusqu'au bout son rôle d'aînée. Elle avait pris en charge plusieurs de ses nièces et leurs enfants qu'elle considérait comme ses petits-enfants. Elle meurt à Paris, le 15 septembre 1909.
Femme d'action, Mathilde Salomon avait consacré peu de temps à l'écriture. Elle publia cependant plusieurs articles sur des questions d'enseignement et des manuels scolaires, dont un cours élémentaire d'histoire de France et un livre de morale destiné aux jeunes filles. Elle avait aussi traduit de l'anglais le Chad Gadia d'Israël Zangwill, version moderne d'un conte traditionnel qui accompagne la Pâque juive. Madame Lévêque, qui a consacré une brochure à Mathilde Salomon, cite également l'article qu'elle fit paraître dans la Revue des jeunes filles sur la peintre Rosa Bonheur, ainsi qu'une biographie qu'elle rédigea sur la philanthrope Coralie Cahen*. Cet article et cet ouvrage étaient tous deux destinés à faire mieux connaître aux jeunes filles dont elle avait la charge, des femmes illustres ou dignes de l'être. Mathilde Salomon mériterait assurément elle aussi d'être comptée parmi elles.
Cité par M. Lévêque, Mathilde Salomon. Directrice du Collège Sévigné
, Saint-Germain-lès-Corbeil, Imprimerie F. Leroy, 1911, p. 34.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.