Louli Sanua naît à Paris, le 4 juillet 1886, dans une famille juive cultivée et cosmopolite. Le prénom Louli signifie perle en arabe égyptien, pays d'origine de son père, James (Victor) Sanua, célèbre journaliste surnommé dans son pays Abou Naddara, " l'homme aux lunettes ". Auteur de nombreuses pièces de théâtre en arabe dénonçant le mandat britannique en Égypte, il avait été sommé de s'exiler et s'était installé à Paris en 1878. La mère de Louli, Zélie Blumenthal, enseignait le piano. Elle était la fille d'un relieur d'origine juive alsacienne, venu à Paris après la guerre de 1870.
Louli poursuit ses études au Collège Sévigné, le premier établissement d'enseignement secondaire laïc pour jeunes filles fondé à Paris en 1880. Cette institution renommée, dirigée pendant un quart de siècle par Mathilde Salomon*, dispense la meilleure instruction à laquelle peuvent prétendre les jeunes parisiennes à cette époque. Reçue au baccalauréat en 1904, Louli Sanua s'inscrit à la Sorbonne pour suivre des cours d'histoire. Elle se tourne rapidement vers le métier d'institutrice qu'elle exerce dans des établissements privés.
La jeune femme remarque le manque d'organisation au sein de sa profession et elle décide de la défendre en créant une société de placement. Louli Sanua se rapproche également des milieux féministes radicaux et adhère au Conseil national des femmes françaises. En 1910, aidée par les relations familiales et plus particulièrement par Madame Jules Ferry, elle crée l'Association des Institutrices Diplômées (A.I.D.). La réussite de cette association lui servira de tremplin pour la création de nouvelles structures destinées à la formation professionnelle féminine. Les quatre années de la Grande guerre vont pousser des millions de femmes à travailler. Louli Sanua essaie de former quelques-unes d'entre elles. Elle crée d'abord une école de gouvernantes françaises pour remplacer les traditionnelles Fraülen allemandes rendues suspectes par la guerre. Elle créé ensuite d'autres écoles, mais sa plus grande réussite est l'ouverture en 1916 de l'École de Haut Enseignement Commercial de Jeunes Filles (H.E.C.J.F.), qui pallie le refus de l'admission des femmes par H.E.C. (l'école de Haut Enseignement Commercial qui ne deviendra mixte qu'en 1972). Sous la direction omniprésente de Louli Sanua, l'H.E.C.J.F. acquiert rapidement une excellente réputation. Dès 1924, elle est rattachée à la Chambre de Commerce de Paris et Louli Sanua en reste la directrice. Elle continue à mener de nouvelles expériences pédagogiques, donne des conférences et publie toujours le bulletin de l'A.I.D. dont elle assume le secrétariat général jusqu'en 1936.
Ce n'est que tardivement que Louli Sanua s'engage dans la vie conjugale. Elle a quarante-deux ans lorsqu'elle épouse civilement à Paris, en 1929, Jean Milhaud, polytechnicien, directeur d'organismes d'études industrielles et administratives. Né à Montpellier, mais de vieille souche judéo-comtadine, il est de douze ans son cadet. Il est le fondateur de la Commission générale d'Organisation scientifique, à laquelle Louli collabore. Le couple a deux fils, James né en 1929, et Serge en 1931. Lorsqu'ils atteignent l'âge scolaire, leur mère, qui est devenue membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique, fonde à leur intention l'École moderne, une école expérimentale située le 16e arrondissement de Paris. Cette école fonctionnera jusqu'au début de la Seconde guerre mondiale. A la vieille de la guerre, Louli Sanua-Milhaud est nommée Chevalier de la Légion d'honneur. Pendant le conflit, les lois raciales du gouvernement de Vichy les obligent, elle et son mari, à suspendre leurs activités professionnelles : elle est contrainte d'abandonner la direction de l'H.E.C.J.F. en 1941. Avec sa famille, elle se réfugie à Monfort l'Amaury, aux environs de Paris. Là, elle crée une école agricole pour jeunes filles, à la Queue-les-Yvelynes, mais toute la famille doit ensuite trouver d'autres refuges jusqu'à la fin de la guerre. A la Libération, elle reprend ses activités de professeur à l'H.E.C.J.F., jusqu'à son départ à la retraite en 1958, à l'âge de soixante-douze ans. L'Etat avait reconnu l'importance de ses contributions à l'enseignement des jeunes filles en l'élevant au grade d'Officier de la Légion d'honneur en 1952. Louli Sanua-Milhaud décède à Paris, le 12 octobre 1967. Elle sera incinérée et ses cendres déposées, avec celles de son mari, dans une urne au cimetière du Père Lachaise.
Au début de la Seconde guerre mondiale, pendant près de six mois, du 20 décembre 1941 au 12 mai 1942, avant qu'elle ne soit obligée de se réfugier loin de Paris, Louli Sanua avait entretenu une correspondance régulière avec la baronne Renée de Brimont. Ce sont ses " billets du samedi " qui seront plus tard rassemblés et publiés. Louli Sanua y revient notamment sur son parcours féministe et, dans son quinzième billet, elle s'attarde sur les personnalités qui ont uvré pour le suffrage féminin, plus particulièrement sur Cécile Brunschvicg* et Suzanne Crémieux-Schreiber* :
Le Suffrage, " Le Suffrage des femmes ", " Le
vote des femmes ". Pourquoi ces mots qui ont tant résonné
autour de moi il y a vingt-cinq ans et pendant vingt-cinq ans,
me paraissent-ils désuets, et, disons-le, un peu creux
? Est-ce parce que, comme il n'y a plus de suffrage du tout à
l'époque où je vous écris, il apparaît
comme bien secondaire d'évoquer celui de telle ou telle
partie de la nation ? Toujours est-il que cette question fut comme
un creuset par où passèrent toutes les idées
qui inspirèrent et dirigèrent le féminisme
de 1900 à 1940. [
]
La toile que cherchaient à tisser toutes ces Pénélopes
n'étant faite que de fils à couleur politique, n'arriva-t-il
pas que, rapidement, on vit percer chez chacune des militantes
ses préférences de droite ou de gauche et plus encore
ses rancunes contre tel ou tel parti ? De temps en temps, leurs
âmes frôlaient des situations cornéliennes
: telles les adhérentes de l'Union pour le suffrage des
femmes qui se sentaient des affinités de pensée
avec le parti radical-socialiste, le plus important des partis
politiques à l'époque
or, ne se trouvait-il
pas que c'était justement le parti le plus opposé
au vote des femmes.[
]
Celle qui devait faire la plus jolie carrière dans ce parti,
jusqu'à devenir membre de la commission exécutive,
était Suzanne Schreiber. Fille de sénateur, elle
avait comme on dit " tout pour elle " : beauté,
fortune, esprit, quelque ambition peut-être
On ne
voit pas, en effet, ce que le bulletin de vote pouvait lui apporter
de surcroît. Ne pouvait-elle inviter à sa table n'importe
quel ministre, téléphoner à n'importe quelle
Excellence, proposer un ou une protégée pour n'importe
quelle place ? [
]
Les réceptions chez Mme Brunschvicg étaient différentes.
Dans un cadre aristocratique, elle recevait très simplement
le monde universitaire, les représentants des grandes administrations
publiques. Elle donnait l'impression que le travail féministe
était toute sa vie. 
Louli Sanua, pp. 45-47.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.