Nathalie Sarraute compte parmi les écrivains les plus importants du XXe siècle. Elle est la première dont les uvres complètes aient été publiées de son vivant dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, et son uvre a déjà été l'objet de très nombreuses études.
Natacha Tcherniak naît à Ivanovo en Russie, 18 juillet
1902, dans une famille d'intellectuels juifs révolutionnaires
et assimilés. Lorsqu'elle a deux ans, ses parents divorcent.
L'enfant vit d'abord à Paris avec sa mère, Pauline Chatounowski,
puis avec son père, Ilya Tcherniak, en Russie puis à Paris
où ils s'installent définitivement en 1909. Élève
à l'école communale, puis au lycée Fénelon,
elle réussit ensuite une licence d'anglais à la Sorbonne,
étudie à Oxford et à Berlin, et revient à
Paris poursuivre des études de droit. Elle y rencontre Raymond
Sarraute qui deviendra son mari en 1925. Ils ont trois filles : Anne,
Dominique et Claude Sarraute, journaliste et écrivain. Nathalie
et Raymond Sarraute exercent la profession d'avocat. En 1932, Nathalie
commence à rédiger Tropismes, une série
de textes brefs ainsi intitulés ainsi en référence
à la biologie où le tropisme désigne une réaction
à un stimulus quelconque. Lors de sa parution en 1939, cette
première uvre n'est pas très remarquée.
La guerre éclate et, en 1940, la promulgation des lois raciales
de Vichy contraignent Nathalie Sarraute à se cacher avec sa famille.
Réfugiée à la campagne sous une fausse identité,
elle se fait passer pour l'institutrice de ses enfants.
Après la Libération, elle ne reprend pas son métier
d'avocate. Elle se consacre à l'écriture et son premier
roman, Portrait d'un inconnu, paraît en 1948 avec une préface
élogieuse de Jean-Paul Sartre. Tropismes est réédité
en 1954. Dès 1956, son livre L'ère du soupçon
la place comme une des figures centrales du " nouveau roman ".
Elle reçoit en 1964 le Prix international de littérature
pour Les Fruits d'or. Elle est traduite dans une vingtaine de
langues et en 1982, le Grand prix national des Lettres lui est attribué.
Son travail l'amène également à écrire plusieurs
pièces pour la radio et le théâtre, montées
notamment par Simone Benmussa*.
Lorsque ses uvres complètes sont publiées par les
éditions Gallimard dans la Bibliothèque de la Pléiade
en 1996, elle devient le premier auteur édité dans cette
collection de son vivant.
Morte paisiblement à son domicile parisien le 19 octobre 1999,
presque centenaire, Nathalie Sarraute est saluée par le Président
de la République Jacques Chirac comme " un écrivain
qui a construit, livre après livre, dans la discrétion
et le travail, une uvre puissante, secrète où tout
faisait sens. "
Elle-même avait toujours refusé les honneurs autres que
littéraires.
Nathalie Sarraute avait déclarer ignorer pratiquement tout de la religion de ses ancêtres. Elle ne refusait cependant pas de s'exprimer dans les media juifs. Ainsi, en 1959, Jacques Mosel recueillit pour la revue L'Arche, une interview dans laquelle elle évoquait ses relations au judaïsme :
Je serais mal venue de prêcher la fidélité
au judaïsme. Je suis totalement areligieuse et je ne sais à
peu près rien de la religion juive. Ma famille était entièrement
russifiée et assimilée depuis au moins trois générations.
Ma grand-mère était une dame de Saint-Pétersbourg
qui déjà identifiait tout ce qui était juif avec
des survivances anachroniques et des éléments d'infériorité
sociale et morale. [
] Pendant l'occupation, je me suis sentie
juive, c'est à dire injustement persécutée, mais
nullement impliquée dans une culture et une religion que je ne
connais pas. 
Dans Enfance, autobiographie écrite alors qu'elle avait quatre-vingt ans, elle interroge la petite fille qu'elle avait été sur ses rapports à la religion juive et sur les prières que certains de ses proches lui faisaient réciter à l'église :
C'est étrange qu'à cet âge là jamais ne
te venait l'idée que ces religions n'étaient pas celles
de tes ancêtres
que jamais personne ne t'en avait parlé
Ma mère ne voulait pas le savoir
Je crois qu'elle n'y
pensait jamais. Quand à mon père, il considérait
toutes les pratiques religieuses comme des survivances
des vieilles
croyances dépassées
il était " libre
penseur " et pour lui comme pour tous ses amis le fait même
de mentionner que quelqu'un est juif ou ne l'est pas, ou qu'il est
slave, était le signe de la plus noire réaction, une
véritable indécence
Je n'ai jamais entendu dire d'un ami qui venait à la maison
qu'ils était autre chose que russe ou bien français.[
]
Mon père me laissait aller à toutes les églises
où l'on m'emmenait
peut-être se disait-il que ces
belles cérémonies ne pouvaient que laisser à
un enfant de beaux souvenirs, il ne cherchait pas plus à me
détourner de Dieu, du Christ, des Saints, de la Sainte Vierge,
qu'il ne m'avait empêchée d'adresser des prières
au Père Noël.
Mais plus tard, chaque fois qu'était soulevée cette
question, j'ai toujours vu mon père déclarer aussitôt,
crier sur les toits qu'il était juif. Il pensait que c'était
vil, que c'était stupide d'en être honteux et il disait
: Combien d'horreurs, d'ignominies, combien de mensonges et de bassesses
a-t-il fallu pour arriver à ce résultat, que des gens
ont honte devant eux-mêmes de leurs ancêtres et se sentent
valorisés à leurs propres yeux, s'ils arrivent à
s'en attribuer d'autres, n'importe lesquels, pourvu que ce ne soient
pas ceux-là
Tu ne trouves pas, me disait-il parfois,
beaucoup plus tard, que tout de même, quand on y pense.. - Oui,
je le trouvais

Cité par Pierre Lepape, " La mort de Nathalie Sarraute ", Le Monde, 21 octobre 1999, p. 32.
Nathalie Sarraute, " J'ai porté l'étoile jaune ", décembre 1959.
Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard-Folio, 1991, pp. 235-237.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.