Lilly Scherr est née en 1927 à Cernauti en Roumanie,
devenue aujourd'hui Tchernovtsy en Ukraine. Elle arrive en France
en 1933 avec ses parents et ses deux frères aînés,
Jean et Alfred. La famille s'installe à Marseille où
Lily entame ses études secondaires avant le début
de la Seconde guerre mondiale. Réfugiée en Suisse
pendant la guerre, la famille revient en France à la Libération
et se fixe à Lyon. Si les frères de Lilly poursuivent
des études supérieures, son père estime que
pour elle, une fille, il n'est pas nécessaire d'étudier
davantage. Il l'inscrit alors à une école de couture
mais son frère Alfred l'aide à passer son baccalauréat
en candidate libre. Reçue, Lilly s'inscrit à la faculté
de Lettres de Lyon et participe à des mouvements de jeunesse
juifs, aux Éclaireuses israélites et à l'Union
des Étudiants juifs de France dont son frère Alfred
est alors président.
Elle part ensuite à Paris et réussit à l'agrégation
d'histoire et de géographie. Elle enseigne d'abord à
Orléans, puis au lycée Bergson à Paris, et
c'est aux côtés de ses élèves lycéens
qu'elle manifeste en mai 68 ! Elle est nommée ensuite à
la chaire de Civilisation d'Israël et du Moyen Orient à
l'I.N.A.L.C.O. (l'Institut National des Langues et Civilisations
Orientales) où elle enseigne jusqu'à sa retraite en
1992. Elle s'intéresse et intéresse ses nombreux étudiants
au cinéma juif et à l'image du juif au cinéma.
Elle réalise, en collaboration avec Pierre Sorlin, plusieurs
courts métrages : Juifs du temps qui passe - Rue des Rosiers
en 1982, et Les Juifs de France et la Révolution
en 1989. Dix ans plus tard, bien qu'affaiblie, elle est toujours
l'invitée d'honneur du festival du cinéma yiddish
à Douarnenez.
Conférencière véhémente, elle est très
souvent invitée à animer des manifestations et à
s'exprimer sur les ondes des radios juives. Elle y défend
plus particulièrement la cause des femmes et collabore à
de nombreuses actions. En 1976, elle participe au numéro
spécial des Nouveaux Cahiers, " Voix d'El-les
", dans lequel elle publie une étude sur les femmes
juives à travers l'histoire. En 1978, aux Journées
de la culture yiddish organisées au Centre Georges Pompidou,
elle affirme avec ardeur au début de son intervention : "
Shver tsu zayn a Yid, iz shverer tsu zayn a Yidene ! "
(S'il est difficile d'être un Juif, il est plus difficile
encore d'être une Juive !). Elle soutient de nombreuses actions
de la Coopération Féminine, le mouvement des bénévoles
pour la communauté juive, et signe des articles dans leur
revue depuis sa création en 1971, jusqu'à l'année
qui précède son décès. En 1996, c'est
elle qui présente la synthèse des ateliers de la Convention
triennale du Conseil international des Femmes juives qui se tient
à Paris. Affiliée au M.J.L.F., le Mouvement juif libéral
de France, dans lequel elle dispense pendant plusieurs années
des cours d'histoire juive, elle est aussi un membre fidèle
des Amitiés judéo-chrétiennes. Grande voyageuse,
elle n'hésite jamais à répondre aux demandes
d'intervention de ses anciens élèves devenus ses amis,
en France et à l'étranger. Seule la maladie qui rend
ses déplacements de plus en plus difficiles a raison de sa
vitalité. Elle s'éteint à Paris, après
un court séjour à l'hôpital Saint-Antoine, le
30 mars 2000.
Après son décès, les radios et la presse juive
de France lui rendent hommage et rappellent qu'elle était
Commandeur des Palmes académiques. Ses funérailles
au cimetière de Bagneux sont suivies par une foule nombreuse
et trois rabbins représentant les différentes tendances
du judaïsme français prononcent son éloge funèbre.
Sa deuxième ville de prédilection a toujours été
Marseille où elle avait d'excellentes relations, spécialement
avec les associations féminines juives. Elle venait souvent
y donner des conférences et animer des débats et avait
depuis toujours désiré léguer ses livres à
la Bibliothèque juive de Marseille, ce qu'elle a fait. Après
son legs, cette Bibliothèque a pris le nom de "Bibliothèque
Lilly Scherr".
Célibataire et sans enfant, Lilly Scherr a dignement combattu
l'hyper-valorisation de l'image de la mère dans la tradition
juive et défendu la promotion des femmes partout où
elle a pu le faire. Oratrice passionnée et femme d'images,
plusieurs de ses articles sont à verser aux prémices
des études juives au féminin en France. Le premier
reprend son intervention au colloque de Cerisy en1975 sur le racisme
où elle s'exprima sur la femme juive comme " Autre "
:
Parler de la femme, et plus encore de la femme juive
comme " Autre " dans une recherche consacrée au
racisme peut surprendre.
Dès lors qu'il s'agit de la femme, outre l'actualité
tapageuse et parfois agaçante faite autour de ce thème,
toute distanciation devient difficile. Analyser, décrypter,
définir : la démarche intellectuelle est admise. Mais
que s'y joigne l'expérience personnelle, la pesanteur de
l'exclu(e) ; de l'inférieur(e), de l'interdit(e) ou l'inconscience
du " maître ", il paraît malséant,
non valable, d'attaquer l'invisible muraille entre ce qui se pense,
se conceptualise et ce qui se vit. A l'agression de la mise en cause
répond l'agressivité : pourquoi la femme ? encore
la femme ? Or, s'il n'existe pas de racismes " nobles ",
il en est, semble-t-il, de peu inquiétants, parce si anciens
que devenus naturels - " de toute éternité "
- ceux dont les effets ne viennent jamais déranger l'histoire.
" 
L'année suivante, dans Les Nouveaux Cahiers, elle développe à nouveau ce thème :
Parler de la " femme juive " relève
du même type de mystification que de discourir sur "
la femme ". Dans les deux cas, il s'agit de présenter
comme réalité le stéréotype d'un univers-homme,
qui propose, à travers quelques exemples revus et corrigés,
un portrait immuable. La " mère juive " ce serait
la mère d'Israël, modèle unique, transcendant
temps et lieux.
Or de même que l'histoire juive, fut-elle sainte, n'est pas
a-historique et évolue comme toute histoire, de même
il n'y a pas plus de " femme juive " que d'" éternel
féminin ". Être femme et juive a été
vécu en situation, changeant suivant les lieux et les époques
sous l'influence de civilisations diverses et de modes de pensée
différents. 
Les rabbins présents étaient le grand rabbin Gilles Bernheim du Consistoire de Paris, le rabbin Daniel Farhi du M.J.L.F., et René Samuel Sirat, ancien Grand rabbin de France qui avait aussi été son directeur à l'I.N.A.L.C.O. pendant de longues années.
Lilly Scherr, 1978, p. 149.
Lilly Scherr, 1976, p. 24.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.