En ne traitant que de femmes juives et dorigine juive, ce dictionnaire rompt avec la tradition française dune certaine « discrétion », attentive à ne pas désigner les origines confessionnelles de personnalités publiques. Mais cette discrétion a été bien mise à mal ces derniers siècles. Abandonnée à la fin du XIXe avec lAffaire Dreyfus, totalement bafouée au XXe siècle par les lois de Vichy, cette singularité française a définitivement montré ses limites. Il serait temps aujourd'hui que des origines juives puissent safficher comme toute autre appartenance identitaire. Ce recueil réunit les itinéraires de cent femmes juives en France, des XIXe et XXe siècles, aujourdhui disparues et dont le nom est resté associé à une uvre. Quelles aient agi dans le domaine artistique, politique ou social, qu'elles aient résisté ou subi le malheureux destin des martyres de la Shoah ; quelles soient célèbres ou peu connues, toutes ont en commun davoir été désignées comme juives par elles-mêmes ou par les autres. Il sagit là dun critère sociologique, dune reconnaissance sociale, et non dune définition religieuse dappartenance au judaïsme. Dun point de vue strictement religieux, la loi juive, la Halakha, définit précisément la judaïté : est juive toute personne née de mère juive, ou dûment convertie au judaïsme. Cette loi, adoptée au fil des siècles par lorthodoxie, est la seule reconnue aujourdhui par les tribunaux rabbiniques français. Toutefois, a côté de la filiation maternelle, différents mouvements juifs réformés et libéraux prônent la légitimité de la filiation paternelle comme critère dappartenance au judaïsme. Par ailleurs, un père juif ou de lointaines ascendances juives maternelles ou paternelles ont pu s'avérer suffisamment significatifs pour les descendants ou pour leur entourage. Il y a une cinquantaine d'années à peine, de 1940 à 1945, le gouvernement de Vichy avait créé ses propres définitions de lappartenance à la « race juive » et les avait utilisées pour envoyer à la mort près de 75.000 juifs de France et pour stigmatiser tous les autres. Le 3 octobre 1940, le premier statut des juifs leur avait interdit lexercice de différentes fonctions et mandats politiques. Pour cela, ce statut stipulait : « Est regardé comme juif, pour lapplication de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive, ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif». Dès lors, lappartenance au judaïsme ne se posera plus en termes de Halakha, ni en ceux de filiation paternelle ou dattachement à lhistoire et à la culture juive. Lannée suivante, la loi du 2 juin 1941 introduisait, elle, la question des conversions récentes en retenant comme critère de non appartenance au judaïsme une conversion au catholicisme ou au protestantisme effectuée avant le 25 juin précédent. Ces nouvelles clauses vont entraîner une épidémie de conversions et de faux certificats de baptême. L' accélération des conversions durant la Seconde guerre mondiale reste encore un sujet tabou. Mais les conversions des juifs au christianisme ne sont pas un phénomène nouveau ; elles sont récurrentes en France depuis le XIXe siècle et avaient déjà existé auparavant. Dans cet ouvrage, plusieurs itinéraires sont ceux de converties ; de même, il inclut des personnalités issues d'unions mixtes, juives par leur père ou leur mère.
Au cours des deux derniers siècles, être juif et juive en
France na eu ni la même signification, ni les mêmes
effets. Français de confession israélite, juifs français,
Français juifs ou Juifs de France, sont autant de désignations
qui reflètent des changements dans la perception de soi et dans
celle des autres pour une population qui a toujours été
démographiquement modeste. En 1791, lémancipation
politique des Juifs de France concernait environ 50.000 personnes. Aujourdhui,
la population juive en France est estimée à moins de 600.000
personnes.
![]()
A lintérieur de cette minorité, les femmes dont je
retrace les parcours ont eu des conditions de vie et dintégration
souvent exceptionnelles. Leurs itinéraires ne reflètent
assurément pas ceux de l'ensemble des femmes juives, mais leurs
talents et leurs luttes les désignent pour être des représentantes
du judaïsme français au féminin.
Certaines d'entre elles sont célèbres et apparaissent déjà
dans différents dictionnaires. Ainsi le Grand Larousse Universel
de 1995 accueille dans ses pages Barbara, Sarah Bernhardt, Marcelle
Cahn, Sonia Delaunay et bien d'autres femmes auquelles nous nous sommes
intéressée, mais sans jamais mentionner leurs liens avec
le judaïsme. D'autres dictionnaires indiquent parfois ces liens,
c'est notamment le cas du Dictionnaire des femmes célébres
qui spécifie les origines juives de Rachel ou de Clara Malraux, mais passe sous silence cellesde Marthe Hanau ou de Mireille.
Le Dictionnaire des parlementaires français
,
pour sa part, occulte totalement ke fait que Cécile Brunschvicg
était juive, rendant incompréhensible les raisons pour lesquelles,
en 1942, elle jugea prudent de disperser sonfoyer et de vivre clandestinement.
Une telle discrétion devient ici une désinformation, préjudiciable
à la compréhension d'un parcours de vie.
Femme et juive moi-même, impliquée depuis de longues années
dans des recherches sur les femmes et sur le judaïsme, jai
souvent regretté labsence dun dictionnaire qui soit
exclusivement consacré aux femmes juives doublement oubliées,
en vertu de leur sexe et de leurs origines. Pour essayer de combler cette
absence, je me suis appliquée à suivre le conseil attribué
à Walter Benjamin qui avançait que de toutes les façons
de se procurer des livres, les écrire soi-même était
la méthode la plus estimable. Mais la rédaction d'un dictionnaire
n'est pas chose aisée et, devant l'ampleur que prenaient mes recherches,
j'ai finalement décidé de m'en tenir à cent itinéraires
parmi les plus représentatifs. Malgré les lacunes et les
imperfections que ce choix comporte nécessairement, je souhaiterais
que mon travail puisse être utile et qu'il fasse découvrir
le rôle important des femmes juives dans leur communauté
et dans leur pays.
Ce dictionnaire qui, rappelons-le, ne s'attache qu'à des personnalités
décédés, ne se prétend en aucune manière
exhaustif ; mon choix ayant été essentiellement dicté
par les sources documentaires dont j'ai pu disposer. De même, des
figures récemment disparues, je pense notamment à Micheline
Trèves, militante communautaire exemplaire, co-fondatrice de la
Coopération Féminine, n'y ont pas trouvé leur place
pour des raisons éditoriales.
A une présentation alphabétique, j'ai préféré
une présentation thématique rassemblant les différentes
notices en trois parties : la première consacrée aux actrices
de la vie sociale et politique, la seconde aux artistes et la troisième
aux femmes de lettres. Chaque notice est accompagnée d'une bibliographie
critique incluant des biographies, des autobiographies, des articles de
presse et ceux d'autres dictionnaires et, dans certains cas, des témoignages
familiaux. Pour les femmes de lettres, les notices cimportent également
un extrait de leurs uvres.
Les annexes regroupent une bibliographie générale, une liste
développant les sigles utilisés, une table des illustrations
et une table alphabétique des personnalités féminines
qui ont une entrée dans ce dictionnaire.
Depuis les années quatre-vingt, la population juive
de France est estimée à 535 000 personnes selon l'enquête
de Doris Bensimon et Sergio Della Pergolla. La population juive de France
: soci-démographique et identité, CNRS/Université
hébraïque de Jérusalem, 1985.
Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Dictionnaire des femmes clélèbres de tous les temps et de tous les pays, Paris, Robert Laffont-Bouquins, 1992.
Jean Jolly (dir.), Dictionnaire des parlementaires français (1889-1940),
Paris, PUF, 1960 à 1977, "Brunschvicg Cécile", pp. 799-801.
Michèle Bitton, sociologue, 94,rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.